De tous les crimes commis pendant cette poque de folie nomme la Terreur celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est sans contredit le plus atroce parce quil nest justifi par aucune de ces raisons mme absurdes que donnaient alors pour motif et pour but tous les bourreaux qui dcimaient la France Madame Roland ntait pas noble elle ntait pas riche elle ntait pas enfin marque du sceau rprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du mendiant ou la casaque du forat libr Quelle tait donc la cause de sa proscription Son gnie En voyant une femme tellement suprieure parler de la libert au nom de la vertu et de la vertu au nom de la libert les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient peine soulever le gouvernail du vaisseau de ltat comprirent quun orateur comme madame Roland montrant la libert comme elle tait dans son me belle pure et vierge de tout crime enseignerait la France que le comit de salut public nadorait que de faux dieux ne sacrifiait qu de fausses idoles dont le culte sanguinaire faisait reculer tout ce qui portait le nom dhumain Pntre de la saintet de sa mission madame Roland voulait la remplir religieusement Elle voulait que sa voix proclamt la libert que son cri ft unanime que son culte ft vnr Soeur de la Gironde elle avait une me grande et forte comme les hommes de cette faction la seule qui soit sortie pure des preuves du martyre et qui ait confess la vraie libert sur les marches de lchafaud Madame Roland naura jamais un pangyriste digne delle car il faudrait un Plutarque cette femme Comment trouver des mots pour rendre ce quelle inspire On la respecte on laime on la plaint on lenvie quelquefois lorsque grande et belle devant ses juges elle devient radieuse de toute la lumire que rpand autour delle le gnie triomphant du crime la fois stupide et sanguinaire des tigres qui osaient se former en tribunal et rendre des arrts Son talent comme tout ce qui est vrai avait des ingalits mais elles ntaient jamais videntes que comme preuve nouvelle de ce mme talent obissant aux impressions que recevait une me forte cette poque o chaque heure du jour voyait natre un vnement qui confondait la raison ou rvoltait le coeur Pour parler de madame Roland comme je veux le faire comme je sens que je puis le faire il me faut faire connatre cette femme depuis le moment o ellemme sest rvle ellemme Cest dans cette me pieuse dans cette vie pure puissante dans la volont du bien puissante dans la haine de loppression quil faut faire une belle tude dun tre humain et voir ce quil peut tre avant que la volont du monde ne lait fait errer dans la route des grandes actions Madame Roland mourut assassine trentehuit ans Elle tait encore bien jeune pour mourir elle si forte de corps et dme si puissante contre le crime qui slevait alors de la fange o il rampait comme une hydre aux mille ttes pour tout envahir tout dvorer et cette femme savanait lui fire et courageuse pour le combattre Oh cest alors quon la respecte Et cest une femme comme madame Roland une sainte martyre de la libert que le Moniteur ose associer Olympe de Gouges Note Elle avait du talent et du courage mais elle tait insense et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes bien loigne de celle de madame Roland Je parlerai delle plus tard M Phlipon pre de madame Roland tait graveur Paris Ellemme y est ne en et fut lobjet constant des soins de sa mre pour qui elle avait non pas une tendresse filiale mais un de ces sentiments passionns qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste donner de notre me Ce quelle dit de ce sentiment est suffisant pour donner delle une ide qui la classe tout de suite part des autres femmes Quand on aime ainsi on a bien des forces pour le reste de la vie et bien du charme pour lembellir Aussi trouvaiton dans madame Roland un caractre doux un coeur aimant mais une me forte un esprit droit un jugement clair naturellement et sans ltude voil ce quelle tait dixhuit ans lorsquelle perdit sa mre Il est remarquable de suivre dans leur vie intime matrielle et intellectuelle tout la fois les tres qui ont rempli un grand rle sur le thtre du monde Il semble que dans les moments o lme doit soublier pour tre tout entire lhumaine nature on doit dcouvrir des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le personnage quon tudie Madame Roland provoque ellemme cette tude Elle raconte ses annes denfance ses rves ses souhaits ses dsirs de jeune fille son dsir de travail son occupation constante et lemploi de son temps toujours bien rempli Cest avec la mme candeur quelle raconte comment la jeune fille qui dessinait gravait soccupait de mathmatiques cette mme jeune fille du moment o sa mre tait malade passait tout son temps auprs delle et lorsque dans un moment pressant la cuisinire de la famille tait trop occupe elle descendait paisiblement sans nul embarras chercher une poigne de persil chez la fruitire du coin parlant tout le monde et tout le monde aussi charm de voir cette jeune et belle fille souriante et gracieuse remplir sans montrer le chagrin dune vanit blesse lemploi dune servante tant il est vrai quon fait soimme la position dans laquelle on se trouve Note Ce sont ses propres expressions Lintrieur de madame Phlipon ntait pas heureux On voit lorsque madame Roland parle de cet intrieur et de sa mre que le bonheur leur tait refus par celui qui devait le leur donner Sa pudeur filiale est remarquable cet gard l comme en tout elle est toujours sa place toujours convenable Sa mre mourut La douleur dchirante de Marie ne se peut dcrire Aprs lavoir entendue ellemme il faut se taire Note Elle voulut mourir ditelle La nature faillit lexaucer elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingtdeux jours Aprs cette mort lorsquelle put revenir dans la maison o ntait plus celle qui lui faisait aimer la vie elle se chargea des soins du mnage de son pre et remplaa sa mre Mais elle tait triste triste MOURIR si lon ne venait audevant dune mlancolie qui dj faisait des progrs et mme des ravages profonds Elle ntait pas dune beaut frappante mais elle tait belle un visage dune forme parfaite de grands yeux noirs dune coupe et dune expression qui rvlait toute son me et quelle me Sa taille avait de llgance elle tait grande et faite merveille et cette me rpublicaine dans un corps ptri de grces lui donnait un charme nouveau Jai dit que ses yeux taient beaux mais ils avaient quelque chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires Son regard tait la fois doux fier et attachant Son langage tait luimme un charme surtout lorsquelle parlait avec la force et lnergie dun homme suprieur et cette libert de langage que la Rvolution franaise nous a fait connatre On tait heureux de voir ainsi une jeune femme rvler de nouveaux secrets dans la nature humaine Jai connu des hommes qui ont vcu prs delle et qui ont joui de sa conversation si vive si spirituelle si nergique et souvent si concise quon croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou de la tribune de la place dAthnes Note On a tent de faire son portrait sans pouvoir russir et cela nest pas tonnant Ce genre de physionomie est si difficile faire lme ne se peint que par reflet elle peut se rendre dans un regard mais non par celui dun autre Le regard est la plus puissante des sductions Ctait surtout sa diction qui tait remarquable elle sexprimait avec une puret un nombre et une prosodie qui faisaient de son langage une harmonie douce et touchante lorsquelle parlait de choses qui intressaient son me alors cette me tait tout entire dans ses paroles On conoit quelle puissance avait une telle femme lorsquelle runissait dans son salon les hommes les plus influents de lassemble pour la faction dont ellemme faisait partie Lorsque ces Girondins cette phalange vraiment patriotique tait autour delle coutant lappel quelle faisait au peuple de France sa noblesse son arme tout ce qui avait une me tout ce qui avait un coeur lorsque ces hommes lentouraient et quils entendaient sortir dune bouche frache et rose des paroles de la force dune me vraiment passionne ils sortaient enflamms du dsir de se surpasser pour quau retour elle leur dt Bien mes frres vous tes dignes dtre avec moi vous tes dignes de reprsenter le peuple franais Cette qualit de reprsentant du peuple tait ses yeux la plus belle et la plus sacre Il y avait dans son accent lorsquelle prononait ce mot le peuple franais une profonde vnration une sainte religion Madame Roland dans la rpublique romaine et t digne dtre la femme du plus grand de la rpublique Que naton pas dit de Porcia Lorsquaprs le premier ministre de Roland sa femme rentra dans la vie commune elle nen fut pas moins habile comme femme dtat on peut lui donner ce nom Elle tait nonseulement loquente alors mais devenue plus habile par une longue exprience des affaires elle les dirigeait avec un talent que son mari luimme tait loin de possder Le mari dune femme comme madame Roland est malheureux cest comme le fils dun grand homme Jai dj dit quelle douleur la frappa la mort de sa mre Elle en fut si malheureuse que le dtail ne peut se lire dans ce que Champagneux a recueilli delle sans quon pleure soimme la vue dun dsespoir filial si profond et si vrai Elle fut longtemps mme aprs ce premier paroxysme de la douleur triste et malheureuse Elle stait form une socit qui avait pour elle tout le charme dune runion savante et douce tout la fois un nomm SainteLette homme littraire dont elle aimait le talent un vieillard de Pondichry M Dumontchery et plusieurs autres littrateurs qui venaient auprs delle prendre des conseils et recevoir des avis Mademoiselle Marie Phlipon tait alors dans lclat de la jeunesse et dune beaut toute gracieuse que rendaient encore plus agrable un commerce sr facile et des relations toutfait en dehors de la position o la plaait la fortune de son pre non parce quelle en sortait par orgueil mais parce que sa supriorit lenlevait cette position et la plaait dans une sphre toute suprieure comme ellemme Note Mme dune mre ordinaire car moins quon ne rencontre en sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant dhorreur ellemme on ne trouve pas de mauvaises mres Le mme anathme doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils La postrit ellemme est svre pour ce crime Quoique bien des sicles se soient couls depuis Sophocle le souvenir de ses fils maudits par lopinion de leur patrie repousss par les lois est encore aussi actif que le jour o accusant la vieillesse de leur pre ce pre leur rpondit en montrant Oedipe Colonne Linfortun comme il avait d souffrir pour arriver choisir un pareil sujet Et telle tait la profondeur de la blessure que ce fut son chefdoeuvre que produisit le vieillard la fin de sa carrire pour peindre des fils ingrats Et ce ntait quun pre Quaurait donc fait une mre Rien Il y a une sorte de rapport mystrieux entre les enfants et la mre qui donne tous deux une tendresse que rien ne peut dtruire et que tout contribue augmenter Mademoiselle Phlipon tant au couvent pour y faire sa premire communion avait fait la connaissance dune jeune personne dAmiens Sophie Canet avec laquelle elle stait lie de grande amiti mademoiselle Phlipon avait vou une tendresse Sophie Canet qui ne stait altre ni par lloignement ni par le temps tant il est vrai que cette devise sera ternellement lhistoire des coeurs vritablement aimants loin des yeux prs du coeur Les deux jeunes filles scrivaient souvent Sophie allait dans le monde Amiens un jour elle crivit Marie pour lui parler de M Roland de la Platire comme dun homme digne dtre connu delle Mademoiselle Phlipon alors dans la premire douleur de la mort de sa mre ne fit aucune attention cette lettre mais il en vint une seconde une troisime et enfin elle connut bientt M Roland comme sil lui et t prsent M Roland de son ct connaissait mademoiselle Phlipon car Sophie en amie de couvent tait demeure toujours aussi causeuse Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui rvlait bien des qualits dans une personne quon pouvait aimer ainsi elle avait son portrait et ce portrait tait celui dune jolie personne Il y avait l bien des motifs pour que M Roland de la Platire voult connatre mademoiselle Phlipon Un jour il dit mademoiselle Canet Je vais Paris ne me donnerezvous pas une lettre pour votre amie La lettre fut donne et M Roland se prsenta chez mademoiselle Phlipon avec la recommandation de Sophie Mademoiselle Phlipon tait encore en grand deuil de sa mre et son visage tait couvert de cette douce mlancolie qui suit le dsespoir mais qui pourtant nest plus lui Elle tait charmante elle le devint encore davantage lorsque demandant la permission douvrir sa lettre pour avoir des nouvelles de Sophie elle sourit avec une malice douce et fine la lecture dun passage de cette lettre Je vois mademoiselle que vous lisez quelque chose qui me concerne car vous souriez en me regardant lui dit Roland Jugezen monsieur rpondit mademoiselle Phlipon Et elle lui montra le passage de la lettre de Sophie Ma chre lui disaitelle voici le philosophe dont je tai souvent parl Cest un homme clair de moeurs pures qui lon ne peut reprocher que son admiration pour lantiquit aux dpens des temps modernes quil dprise pour exalter les anciens Ensuite il a le faible de beaucoup trop parler de lui Note Ce portrait tait frappant car lamourpropre de Roland tait positif et dune telle nature que sa femme ellemme ne lui laissa pas voir sa supriorit une fois quelle le connut Craignaitelle de lloigner delle cette pense serait bien amre Roland ne vit pas cette dernire ligne Marie la lui avait cache en pliant la lettre du reste le portrait tait juste Ctait une bauche mais prcise le trait tait senti et lhomme saisi La suite de sa vie a prouv que mademoiselle Canet lavait bien jug M Roland de la Platire avait alors quarante ans sa taille tait haute et bien prise mais il tait fort nglig dans son attitude plus peuttre que sur luimme et cela sans abandon chose trange ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui tonnait avec autant de bonhomie et de simplicit il tait poli comme un homme bien n et froid comme un philosophe dont il aimait fort quon lui donnt le nomil tait plemaigremais ses traits taient rguliers et en tout ctait un homme pouvant plaire mais une personne moins jeune que mademoiselle Phlipon car elle navait alors que vingtun ans Note Elle tait ne en Roland est un homme qui appartient lhistoire quoique dune manire peuttre moins intime que sa femme toutefois il est dans une ligne isole qui le classe parmi les hommes distingus de la Rvolution Novateur comme tous les hommes de lcole philosophique il avait comme beaucoup dentre eux lardeur des nouvelles doctrines et la ferme volont de les propager Sa manire de discourir disait le cardinal Maury tait fort attachante son discours tait intressant par les images quil y faisait entrer parce que sa tte tait remplie dides Mais des ides ne sont pas des penses aussi se fatiguaiton bientt de sa parole brve sche et sans harmonie sa voix navait aucun charme Et en me disant cela le cardinal Maury me parlait avec cette norme voix qui faisait trembler les vitres de lassemble lorsquil tonnait contre Mirabeau Cest ici le lieu de parler dune petite aventure que madame Roland racontait ellemme avec une navet charmante et qui peint son caractre de femme M Roland de la Platire avait t reu un peu froidement parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment presque bauch pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de sa mre et qui peuttre let pouse si celleci et vcu Ce jeune homme dont elle fait un portrait fort agrable se nommait La Blancherie Aprs la mort de madame Phlipon lorsquils se revirent il tmoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de faire quelle sattacha assez intimement ce jeune homme pour prouver une vive peine lorsque quelque obstacle empchait leur rencontre de chaque jour ils se convenaient enfin Mais M Phlipon ne le vit pas ainsi soit quil craignt de marier sa fille et de rendre compte du bien de sa mre soit quil connt la vritable position de La Blancherie il rompit toutcoup les relations qui existaient entre sa fille et lui Il prit un prtexte frivole et enjoignit Marie de dire M de La Blancherie de discontinuer ses visites Marie ne rpondit rien mais le coup lui fut sensible Sa vie compter de ce moment fut remplie par ltude la plus abstraite Elle y trouva des ressources contre la douleur du coeur et cette vie tout intellectuelle cette occupation de lesprit lui apprit quil existait pour lme des ressources infinies dans la science et ses merveilles quelque aride que puisse paratre cette route ceux qui ne lont pas suivieSes relations se bornrent quelques hommes de lettres assez gs quelques amis comme M de Dumontchery qui ne devaient porter aucun ombrage son pre en venant rompre le soir la monotonie des heures solitaires qui succdaient celles du travail Ce fut alors quelle prit le got des lectures fortes et quelle vcut dans lantiquit au milieu de Rome et dAthnes pour fuir un monde qui ne lui offrait aucun lien aucun rapport de coeur Cette occupation constante et cette tude des grandes choses rompit ds lorigine tout ce qui pouvait donner son me de feu une passion qui let rendue malheureuse mais elle tait triste ses ides taient mlancoliques toutefois sa vie savanait sans douleur Note Voir ce quelle a crit sur la mlancolie et sur lme dans ses oeuvres Cest crit avec le sang de son coeur mais ce qui est merveilleux cest lcrit intitul Avis ma fille Cest une relation exacte de ce qui lui est survenu lorsquelle est accouche de la petite Eudana sa fille et tout ce quelle a souffert pour la nourrir Ces avis donns par cette femme qui plus tard aurait conduit un empire ont un caractre sacr Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies elle y tait un jour avec mademoiselle dHangard elles traversaient une alle assez retire lorsquelles furent croises par un jeune homme qui les salua Marie lui rendit son salut avec une motion dont saperut mademoiselle dHangard Estce que tu connais ce jeune homme demandatelle Marie Oui et toimme Oh je le connais parfaitement je lai vu chez mesdemoiselles Bordenave dont il a demand la plus jeune en mariage Note M Bordenave tait un chirurgien trsconnu membre de lAcadmie des Sciences Marie rougit et fut trouble mais elle se remit et demanda mademoiselle dHangard sil y avait longtemps Mais non un an dixhuit mois peuttre Mademoiselle Phlipon sentit son coeur se serrer Ctait le temps o La Blancherie sous les yeux de sa mre faisait natre dans son me un sentiment qui avec une nature comme celle de Marie devait faire la destine de toute sa vie si le Ciel ne let prise en piti et ne let loigne de cet homme Ainsi donc ditelle son amie tu le voyais souvent chez mesdemoiselles Bordenave Mais oui Il trouva le moyen je ne sais comment de sintroduire dans la maison car ses relations ne le mettaient nullement en rapport avec cette famille Les demoiselles Bordenave sont fort riches la cadette est trsjolie lui M de La Blancherie na aucune fortune Vraiment interrompit Marie Eh quoi ne le saistu pas Marie ne rpondit quen faisant de la tte un signe ngatif Comment auraitelle expliqu que la fortune des gens quelle voyait tait toujours une chose quelle mettait hors de toute enqute Eh bien ma chre poursuivit mademoiselle dHangard La Blancherie nayant aucune fortune cherche une fille riche quil puisse pouser Il est jeune joli garon il a de lesprit tout cela apparemment lui parat une dot suffisante et il court les hritires Cela est si bien connu maintenant que dans toute cette socit on ne lappelle que lamoureux des onze mille vierges Si tu vivais moins retire tu le saurais comme nous Mademoiselle Phlipon ne rpondit rien elle se sentait oppresse elle songeait qu cette poque o La Blancherie avait t prsent chez sa mre on disait dans le monde que M Phlipon tait riche Elle tait fille unique Alors cette assiduit de La Blancherie tait explique Et jai pu tre la dupe dun pareil homme disaitelle les joues enflammes de colre contre ellemme Un jour elle tait seule chez elle lorsquun petit Savoyard vint demander sa gouvernante bonne fille qui ne lavait pas quitte depuis son enfance et lui dit que quelquun la demandait Elle sort et rentre aussitt en disant Marie que M de La Blancherie la supplie de lui accorder un moment dentretien Ctait un dimanche mademoiselle Phlipon attendait plusieurs personnes de sa famille dner elle tait habille et prte les recevoir elle lisait au coin de son feu elle rflchit un moment et dit sa gouvernante de faire entrer M de La Blancherie Je nosais mademoiselle lui ditil en entrant me prsenter devant vous aprs la lettre prcieusement chre mais bien cruelle qui minterdisait votre maison Mais depuis ce temps ma position a chang Jai maintenant des projets qui pourraient trouver en vous une protection et qui peuttre pourraient nous tre utiles tous deux Il lui dveloppa alors le plan dun ouvrage critique par lettres Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans linterrompre elle attendit mme aprs quil eut fini pour navoir quune parole rpondre un si long discours Elle lavait aim sans doute mais depuis elle avait appris des choses qui le lui faisaient mpriser et le mpris sur lamour ltouffe si bien quil ne respire plusMonsieur dit Marie je vous ai fait part de la volont de mon pre aprs son arrt je nai rien vous dire quant la lettre que vous avez reue de moi mon ge la vivacit de limagination se mle de presque toutes les affaires et ajoutatelle en souriant change aussi quelquefois leur face Mais lerreur nest pas mme une faute bien loin dtre un crime lorsquelle nest pas plus avance et je suis revenue de la mienne de trop bonne grce pour quelle vous occupe encore un moment Quant vos projets littraires je les admire mais permettezmoi de ny prendre aucune part non plus qu ceux de personne Je fais des voeux pour la russite de votre entreprise mais je ne saurais aller au del et je me borne demeurer dans la position que je me suis moimme choisie cest pour vous le dire monsieur que je vous ai laiss parvenir jusqu moi maintenant je vous demanderai de terminer votre visite Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer quen effet il devait partir M de La Blancherie quil laimt ou non fut tellement accabl de ce discours dbit tranquillement et sans aucune contrainte apparente quil fut oblig de sappuyer contre une chaise et son visage parut altr mais son antagoniste tait sans piti car Marie songeait encore trop vivement aux hritires pour que lhomme qui pouvait prostituer son coeur et le langage du coeur un pareil mange lui inspirt un autre sentiment que du mpris et lexpression de sa physionomie qui tait peuttre naturelle ne lui parut quun nouveau rle quil allait jouer Cette pense lindigna elle avait bien voulu se mprendre mais quon entreprt de la tromper ctait lui assigner elle un rle de dupe quil lui tait trop ridicule daccepter et la femme se laissa peuttre un peu trop vite entraner faire une rplique mordante Monsieur poursuivit Marie si mademoiselle Bordenave ou toute autre car je crois que nous sommes trsnombreuses en qualit de prtendantes si lune de ces demoiselles vous avait parl aussi franchement que moi vous eussiez t peuttre moins confiant dans des dmarches qui je le vois sont toujours sans succs Note Si madame Roland naimait plus elle est impardonnable car lamour fait tout excuser et tant quon aime on doit tre pardonn mais ds quon naime plus on ne doit jamais laisser tomber une parole railleuse des mmes lvres qui ont prononc des mots damour linsulte retourne alors celui qui injurie tout le tort est lui et si cest une femme oh alors il y a de la honte Il voulut rpondre parce quen effet Marie montrait en nommant mademoiselle Bordenave quelle avait t jalouse Ctait vrai Mais amour jalousie tout tait pass mort et un souvenir pnible tait tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille que cet homme avait trait comme une belle fleur quon foule aux pieds et quon brise sans la regarder M de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie La colre davoir t devin celle tout aussi vive peuttre plus mme dtre refus conduit sans que le premier il et dit Je me retire ces mouvements lagitaient au point de faire croire une passion vritable Marie sourit de mpris et le saluant avec ce geste de la main qui indique la porte elle termina ainsi une entrevue qui commenait devenir pnible Cependant La Blancherie ne faisait pas un pas Dans ce moment on entendit du bruit dans la pice voisine La Blancherie se frappa violemment le front sortit en courant et heurta en passant un cousin de Marie appel Trude quil ne reconnut ni ne salua Il ne revit jamais Marie Mais son nom parvint depuis la femme dont il avait troubl le coeur comme jeune fille car son nom devint europen Qui de nous ne connat louvrage auquel il fut attach qui de nous ne se rappelle le nom de lagent gnral pour la correspondance des sciences et des arts Devintil totalement tranger Marie je ne le crois pas car elle avait un noble coeur et celui quelle y avait admis nen devait jamais sortir limage navait plus de ressemblance mais ctait elle que Marie continuait aimer Mademoiselle Phlipon reut une commotion vive de cette nouvelle entrevue mais le calme se rtablit et grce au moyen quelle avait employ moyen que pouvait seul concevoir et excuter une me forte comme la sienne elle recouvra cette tranquillit qui accompagne toujours la vraie philosophie et sans laquelle lhomme ne fait que rver au lieu de penser M Roland venait voir Marie toutes les fois quil venait Paris Lorsquil lui faisait une visite il la faisait longue et sans aucune mesure Jai remarqu que cest toujours ainsi quagissent les hommes qui font une visite pour satisfaire un besoin de coeur et non pour remplir un devoir de politesse ils ne savent jamais sen aller mais il faut ajouter que cest lorsquils plaisent on ne le leur a pas dit mais ils le comprennent Marie apprciait M Roland et il le sentait Le petit salon de Marie renfermait peu de monde mais on se convenait Ensuite la matresse de la maison savait merveille conduire cette runion et la rendre agrable ceux qui la composaient au point de leur faire souhaiter dtre au lendemain lorsquon la quittait La vie prive dune personne comme madame Roland est dun grand intrt tudier et suivre dans son accroissement en raison de linfluence que cette femme tonnante exera sur les vnements de cette poque Mademoiselle Phlipon lorsquelle pousa Roland avait dj un esprit arrt et un jugement parfaitement clair quoi devaitelle cette perfection de conduite dans une femme de son ge sa propre nature ellemme qui appele lutter de bonne heure contre les difficults dune destine de femme sut les vaincre et la diriger son tour Le premier obstacle quelle rencontra en son chemin de femme aprs la mort de sa mre ce fut son pre luimme Du vivant de sa femme quil rendait peu heureuse il sortait continuellement Sa socit compose de gens qui aimaient lesprit doux causant de madame Phlipon et en mme temps celui plus clair plus nergique de sa fille dplaisait M Phlipon qui disait quil avait assez des arts aprs avoir pass sept huit heures dans son atelier le matin Voil comme il entendait les arts Aprs la mort de sa femme il voulut remplir ses devoirs de pre il demeura davantage chez lui Mais comme ses manires avaient loign les amis de Marie ils demeurrent seuls et pour ces deux tres qui sentendaient si peu cette solitude ne pouvait tre que pnible Il y avait plus Le souvenir de celle qui venait de mourir loin dtre un lien qui dtruist la froideur entre eux laugmentait encore son aspect se prsentait lun comme un remords lautre comme un reproche Pour rompre la glace qui stendait chaque jour davantage sur leurs relations Marie proposa son pre de faire son piquet Cette offre quil accepta tait dautant plus mritoire quelle dtestait les cartes Son pre le savait ds lors le sacrifice de Marie fut dautant plus perdu que son pre tait de ces hommes qui ne comprennent jamais la reconnaissance parce quils la considrent comme impose cest le raisonnement de tous les ingrats M Phlipon tait naturellement paresseux la paresse est funeste lhomme qui na pas lesprit cultiv ds que lamour du travail languit les dangers sont l et sil steint les passions lenvahissent Devenu veuf au moment o le drangement de ses affaires demandait quil ft plus sdentaire M Phlipon eut une matresse pour ne pas donner une bellemre sa fille il joua pour rparer les pertes quil faisait dans le commerce et sans cesser dtre honnte homme il se ruina pour ne pas tre ruin Sa fille navait que peu de bien du ct de sa mre il fut perdu Alors elle devint toutfait malheureuse mais elle le supporta comme elle devait plus tard regarder la proscription et lchafaud Elle garda le silence visvis des parents de sa mre qui en invoquant la loi pouvaient mettre son bien labri mais ses paroles eussent accus son pre et pour Marie ctait un crime La rsignation dans une me comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce quelle prouvait est dun bien plus grand mrite que la faiblesse passive de la douceur elle souffrait et se taisait Seule dans sa maison depuis le dpart de Roland et celui de SainteLette que la maladie dun ami commun Sevelinges cet auteur que nous avons applaudi souvent avait appels Rouen Marie toutfait solitaire partageait son temps entre des ouvrages de femme la musique le dessin et ltude Elle se dtournait quelquefois de cette vie qui ntait pas sans douceur pour rpondre ceux qui se fchaient de ne jamais trouver son pre qui ne rentrait souvent quau milieu de la nuit furieux de toujours perdre et doublement malheureux dentraner sa fille dans sa perte Son atelier de graveur mal dirig nayant plus de chef qui lui donnt ses soins devenait dsert de jour en jour et maintenant deux lves taient ses seuls commensaux Marie ainsi abandonne ne sortit plus que pour aller chez ses grands parents et lglise dans ces courses elle tait accompagne de sa gouvernante que jappelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom qui est celui de bonne ctait dit ellemme madame Roland une petite femme de cinquantecinq ans maigre propre alerte vive et gaie qui adorait Marie parce quelle lui rendait la vie douce Note Il avait un an de moins que sa femme Note Le commerce des bijoux quil avait entrepris lorsque son tat de graveur alla mal Marie ntait pas dvote elle ne lavait jamais t Du vivant de sa mre qui ltait beaucoup et sans raisonnement comme les personnes faibles sans instruction Marie qui ladorait remplissait minutieusement une foule de devoirs que sans cela elle et par son propre raisonnement laisss de ct Aprs la mort de sa mre elle continua remplir la partie extrieure de ces mmes devoirs parce que disaitelle je me dois ldification de mon prochain et au bon ordre de la socit dans ce principe elle allait lglise les dimanches et les jours de ftes Elle y portait non pas la mme onction qu douze ans lorsquun jour elle se crut enleve au ciel mais un air de dcence et de recueillement fait pour servir dexemple Elle ne lisait pas lordinaire de la messe mais toujours un bon livre de pit comme saint Augustin quelle prfrait tous les pres de lglise Ce fut dans ce temps quelle fit comme elle le racontait ellemme fort plaisamment son cours de prdicateurs vivants et morts Elle aimait dj lloquence de la chaire comme plus tard elle aima lloquence tribunitienne Laction de la parole pour diriger les masses lui paraissait la prrogative la plus noble et la plus admirable de lhomme Elle se mit relire Bossuet et Flchier Massillon et Bourdaloue elle lisait ces ouvrages avec attention et lenteur comme il faut lire pour bien juger Ce qui la frappa fortement ditelle fut de voir combien les prdicateurs entendaient mal les intrts de la religion en faisant sans cesse intervenir les mystres dans leurs sermons Il suit de l un nologisme qui nuit disaitelle au bien de la religion Comment bien aimer ce quon ne comprend pas Elle disait cela labb Lenfant qui prenait plaisir dans ses derniers jours chercher convertir une personne aussi suprieureMonsieur labb lui disaitelle je vous admire beaucoup mais je vous admirerais bien davantage si vous ne parliez pas toujours du diable et de lincarnation Note Lorsquelle avait douze ans elle eut un jour un transport presque dlirant dans lequel elle vit la Vierge qui lappelait disaitelle au couvent On ly mit pour faire sa premire communion Enfin force de lire des sermons il lui prit fantaisie den faire un Elle prit la plume et crivit un sermon en trois points sur lamour du prochain Elle naimait pas la dialectique de Bourdaloue elle trouvait Flchier froid et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable ctait Massillon quelle aimait Mais lorsque je distribuais ainsi mon affection et le blme disaitelle plus tard cest que je ne connaissais pas les orateurs protestants et Blair devait me prsenter la runion de llgance cette simplicit chrtienne que je cherchais en vain dans nos prdicateurs franais Quelque corrompue que ft la socit cette poque on eut un temps la mode des prdicateurs comme on en aurait eu une autre Labb Lenfant le pre lise labb Beauregard eurent leur vogue Il ny eut pas jusquau pre Bridaine qui ne ft charlatan sa manire car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrtiennes du pre Bridaine il fut charlatan en injuriant tandis que les autres le furent en flattant voil toute la diffrence et non parce quil aimait mieux le paysan que le chtelain ctait une mode nouvelle elle devait russir et russit en effet Mais un homme qui frappa beaucoup mademoiselle Phlipon ce fut labb Beauregard Ctait un petit homme ayant une voix tonnante qui surprenait en sortant de cette petite taille Cette voix lui servait faire entendre la parole de Dieu avec une violence qui ntait rien moins quvanglique il prenait un ton inspir pour dire des choses vulgaires Mais comme la chaire comme en tout il suffit IL FAUT mme frapper plus fort que juste il suit de l que labb Beauregard tout en se dmenant dans sa chaire comme une bte du Jardin des Plantes dans sa loge tout en beuglant des pauvrets persuadait aux gens du moins un grand nombre que tout ce quil disait tait fort beau Les temps ne sont pas changs aujourdhui comme alors tonner les hommes cest les sduire ils vous croient si vous parlez haut Cest l tout le secret de la discipline et la Rvolution ellemme est l pour me donner raison Quel est celui de ses dogmes qui fut inculqu par la seule persuasion Ce nest pas ma morale au reste mais cela est Madame Roland disait elle quil tait malheureux quaussitt que les hommes taient runis en grand nombre ils eussent plutt de grandes oreilles quun grand sens Voici un fait concernant labb Beauregard qui le rsume assez drlement Labb Beauregard se dmenait un jour avec plus de violence que de coutume La chaire retentissait sous ses pieds dont il donnait des coups briser le plancher ses bras sa tte toute sa petite personne tait dans un tat violent aussi taitil fort cout dun homme du peuple qui debout en face du prdicateur les yeux attachs sur lui la bouche bante laissait chapper parfois un cri admiratif mais son attention tait stupide Toutcoup il se tourne vers un de ses camarades qui tait prs de lui et lui montrant le prdicateur avec une sorte de respect il lui dit COMME IL SUE Cet homme en admiration devant le prdicateur suant grosses gouttes de lexercice quil se donne pour parler avec ses bras me fait croire cette parole de Phocion qui ayant t applaudi dans une assemble du peuple demandait ses amis sil navait pas dit quelque sottise Jai oubli de parler en son temps dune aventure qui arriva Marie avant la mort de sa mre Plus tard jen rapporterai une concernant un homme de la mme profession et aussi tragique que celleci est comique Cest un singulier rapport Madame Phlipon avait voulu que sa fille ft aussi bonne mnagre que femme bien leve Ctait ensuite une chose de rgle dans la bourgeoisie avant la Rvolution dtre tout la fois la cuisine et dans le salon quand on en avait un Mademoiselle Phlipon naturellement studieuse ne se souciait gure daller au march avec la cuisinire de la maison mais sa mre avait parl et jamais elle navait rsist sa volont Elle accompagnait donc la cuisinire chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine Leur boucher tait encore jeune et fort riche il avait une femme quil avait pouse en secondes noces et qui tenait fort bien sa place dans sa boutique Cette femme tait jeune elle mourut et le laissa veuf une seconde fois Marie ny fit attention que parce que le comptoir lui parut occup par une figure trangre Quelques semaines aprs madame Phlipon tant aux Tuileries avec sa fille elles virent passer devant elles un homme habill de noir avec des dentelles fort propres qui leur fit une profonde rvrence sadressant plus particulirement la mre qu la fille et il passa son chemin Le tour dalle fini il revint sur ses pas encore mme rvrence Ce mange dura toute la promenade Quel est cet homme dit madame Phlipon sa filleJe lignore rpondit Marie cependant il me semble le connatre Au second tour elle le regarda plus attentivement et crut retrouver en lui les traits de leur boucher mais la pense ne lui en vint pas cependant la troisime rvrence elle nen put douter et le dit sa mre Elles rirent entre elles de la tournure demilgante du tueur de boeufs et elles ny pensrent plus Le dimanche suivant mme apparition mmes rvrences Cette fois il ny avait pas moyen de douter le boucher semblait ntre venu que pour elles deux Marie cessa daccompagner la cuisinire elle fut malade le boucher envoya rgulirement savoir de ses nouvelles Ce mange dura trois mois environ pendant ce temps et surtout celui de la maladie de Marie il fut aussi attentif Un soir M Phlipon conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dvote et importante qui ne pouvant plus se marier mariait les autres ou les en empchait quand le bonheur devait sensuivre On lappelait mademoiselle Michon Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de mademoiselle Phlipon pour le boucher qui navait pu voir Marie sans en devenir passionnment amoureux Il tait veuf mais g seulement de trentequatre ans et riche de cent cinquante mille francs somme norme pour ce tempsl Comme M Phlipon laissait sa fille matresse de refuser ou daccepter le parti propos Marie refusa aussi crmonieusement que mademoiselle Michon tait venue offrir mais elle et son pre avaient grande envie de rire ils refusrent toutefois trspositivement et mademoiselle Michon sen fut trsconvaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas puisquelle npousait pas son boucher Roland revint de son voyage Marie le revit avec une sorte dintrt elle avait appris le connatre pendant quil tait absent par la lecture dun journal quil lui avait laiss et qui parlait longuement de lui et de ses habitudes aussi lorsque Roland la demanda en mariage accordatelle son consentement linstant mme mais ce fut avec une restriction qui ne peut tonner dans une pareille femme Son pre tait ruin cinq cents livres de rentes voil tout ce quelle avait sauv de cette fortune quelle devait avoir et dans laquelle elle avait t leve elle le dclara Roland avec la mme franchise quelle aurait mise lui parler dune autre femme Et puis son pre pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance honteuse Elle dit enfin Roland tout ce qui pouvait lavertir et le dtourner et lui imposa mme de faire ses rflexions pendant un certain temps mais tout fut inutile et elle fut enfin amene donner son consentement pour un mariage qui lui procurait ellemme un bonheur quelle ne pouvait refuser Mais il survint un incident dans lequel elle dveloppa un caractre qui montrait ds lors ce quelle serait un jour Roland voulut parler son pre mais elle lui demanda de ne le faire que par crit et lorsquil serait de retour Amiens La lettre vint M Phlipon en fut mcontent Depuis longtemps il trouvait Roland hors de ses gots mme comme socit quon juge de ce quil en pensait comme gendre Il refusa Mademoiselle Phlipon avait vingtdeux ans elle se retira dans un couvent et de l elle crivit Roland quelle le priait dabandonner ses projets que pour elle elle allait fixer sa destine Elle abandonna la maison de son pre que luimme nhabitait presque plus si ce nest lorsquil rentrait du jeu et alors il tait ou ivre ou furieux Elle naurait jamais quitt son pre autrement elle tait trop suprieure pour ne pas remplir les devoirs dune fille envers son pre En quittant la maison elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes largenterie qui lui appartenait nemportant avec elle quune rente de cinq cents francs et sa garderobe La manire dont elle vcut pendant six mois est presque fabuleuse elle avait de lordre et ne voulait pas faire de dettes Quon songe ce quelle pouvait faire avec cinq cents francs de rente Elle ne vivait que de lgumes cuits leau avec un peu de beurre mais elle supportait toutes ces privations le froid et mme la faim et cependant elle nabandonna jamais son pre Elle allait raccommoder son linge tandis quil passait sa vie dans les tripots et achevait dy ruiner sa sant et son bonheur Au bout de six mois Roland revint Paris Il fut au parloir et revit Marie Il lui renouvela loffre de sa main et la fit presser par un frre bndictin quil avait et qui enfin dtruisit les scrupules de dlicatesse quelle avait en napportant rien un homme riche mais il avait aussi vingt ans de plus quelle et cette diffrence tait beaucoup dans une union telle que celleci Elle se maria donc et ce mariage fut pour Roland la source dun bonheur qui jusque l lui avait t inconnu Avant de la montrer comme femme marie et matresse de maison autrement que dans la sphre bourgeoise je dois dire quelle ne fut jamais heureuse elle fit tout pour la flicit de Roland mais la sienne ne fut jamais complte Le caractre froid compass presque puritain de Roland le faisait peu aimer de ceux qui lapprochaient sa femme tenta de fondre cette glace qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde elle y parvint mais ses dpens Elle voyait dans son mari lhomme le plus estimable cette prfrence exclusive lui fit supporter la vie mais sans quelle le dise on voit combien elle lui tait pnible quelquefois Elle suivit pendant cette premire anne de son mariage o ils taient en voyageurs Paris un cours de botanique et un cours dhistoire naturelle Ils vivaient en htel garni La sant de Roland tait dlicate Il ny avait pas alors une foule de restaurateurs excellents quon pt prendre son service comme un cuisinier deux mille francs dappointements Madame Roland pour parer linconvnient par lequel la sant de son mari pouvait souffrir de cette mauvaise nourriture faisait ellemme le dner de son mari occupation dont elle sacquittait gracieusement en revenant de lun de ses cours et tout en relisant pour la centime fois une des belles vies de Plutarque Note Roland y tait appel pour les intrts gnraux des manufactures Ctait un homme dun grand talent luimme comme manufacturier et surtout chef dune manufacture Cette occupation constante de son mari tait au reste ce qui pouvait le plus flatter Roland car il tait tellement jaloux de laffection de sa femme mme la plus lgitime quil exigea delle quelle vt moins souvent des amies de couvent auxquelles elle tait fort attache La vie prive de madame Roland dans laquelle la surprit la Rvolution avait quelque chose dantique Retire la campagne prs des montagnes du Beaujolais dans un pays presque dsert et loign cette poque de toutes les ressources qui aujourdhui sont devenues familires au dernier paysan mais qui cette poque restaient encore ignores madame Roland tait la providence de toute la contre Elle tait mdecin juge dissipait les nuages politiques qui se levaient malgr lloignement du ciel orageux des vnements audessus de la paisible retraite o vivait Marie Ils taient malheureusement encore trop prs de Lyon Note Villefranche demeure paternelle de M Roland de la Platire Il tait dune famille de robe noble et fort ancienne Sa naissance tait pour lui un motif dorgueil malgr ses ides de libert Roland avait des principes arrts qui devaient le faire partisan de la Rvolution aussitt quelle sannona Il y eut alors une profession de foi rclamer de tous ceux qui pensaient et qui devint pour la suite un motif de comparaison ou dexclusion qui fit un grand mal mais qui devait naturellement tre explique selon le besoin du moment Roland dmagogue pour ainsi dire en selon la noblesse aristocrate tait un royaliste venden pour la Montagne en Ce nest pas lhomme qui avait chang cest le systme dont il avait suivi la premire bannire Lintgrit et la stricte observance que Roland apportait dans toutes ses dmarches administratives le firent prendre en haine par tous ses collgues dont il paraissait par sa conduite blmer les actions et les sentiments Membre de la municipalit de Lyon une poque orageuse ce fut alors quil fut mme dapprcier le trsor que Dieu lui avait donn Madame Roland enthousiaste de cette belle libert dont les premiers jours sannonaient nous avec une puret et une sduction de jeune vierge senflamma pour cet ordre de choses et jamais depuis quelle fit sa profession de foi ses sentiments ne dvirent de leur route Mais peine dans celle que la Rvolution fit prendre ses partisans Roland saperut quelle tait hrisse de dangers sa femme le vit avant lui toutefois son austre probit devait la maintenir l o tait le pril et ils y demeurrent tous deux Roland tait fait malgr son extrme importance de luimme pour apprcier le mrite minent de sa compagne de ce jour il le reconnut et en remercia le Ciel Jai dj dit combien les relations de socit soit littraires soit simplement sociales avaient contribu tablir cette poque une infinit de relations politiques qui sans cela neussent jamais exist jen trouve encore un exemple dans Brissot et madame Roland Brissot de Varville tait un homme nonseulement de talent mais fort spirituel et de cet esprit franais qui ressent le besoin de se communiquer par la causerie ou par la correspondance Brissot fut de tous les Girondins peuttre le plus influent dans lopinion rvolutionnaire et celui qui contribua le plus vivement garer dans les funestes voies que la Rvolution ouvrit ses admirateurs dans ses plus beaux jours Roland ntait encore rien dans les affaires lorsque Brissot lut quelques ouvrages crits par Roland cestdire par sa femme dans un style annonant des principes aussi purs que le Forum de lancienne Rome aurait pu en offrir aux beaux temps de la rpublique romaine ctait ce quon cherchait sans le trouver alors On rencontrait chaque pas la caricature de lantiquit sans trouver un homme qui vous parlt le langage de la raison et de la patrie de cette patrie sur les bords de la Seine de la France enfin et non Sparte et ses Thermopyles Athnes et son Pire dont on nous assassinait tous les jours et qui ntaient que des rves fantastiques dpourvus de bon sens mme dans leurs fictions Brissot ravi de trouver une clart dexpression pour rendre des sentiments vertueusement rpublicains envoya ses ouvrages Roland sans le connatre en lui crivant comme un confrre un mule en littrature et en lui exprimant le dsir de continuer la correspondance Roland tait alors Lyon comme inspecteur des manufactures et Brissot commenait une feuille priodique forte en raisonnement et claire et concise autant que plus tard les journaux du temps devaient tre obscurs et prolixes Roland ne fut pas sduit par le style de Brissot et cela devait tre Roland avait une scheresse qui ne devait pas comprendre Brissot et ses amis Aussi Brissot ne futil entendu que de sa femme mais il le fut et trsbien Elle lui rpondit au nom de son mari et la correspondance stablit tandis que Brissot et Roland taient loin lun de lautre et ne staient jamais vus enfin ils devinrent presque amis sans se connatre autrement que par une de ces correspondances qui deviennent intimes ds que lme est la compagne de lesprit comme cela tait dans les Girondins Une occasion prcieuse se prsenta pour que Roland ft introduit aux affaires Un hiver affreux dans ses consquences avait dcim pour ainsi dire les malheureux ouvriers de Lyon Vingt mille taient sans pain les ressources manquaient entirement et Lyon se trouvait endett de quarante millions Madame Roland dit son mari Mon ami il faut solliciter de notre ville daller Paris auprs de lAssemble Constituante pour solliciter des secours pour la population lyonnaise il faut partir Roland ne voulait pas de cette mission sa femme le fora pour ainsi dire laccepter la dputation fut envoye Roland en fit partie et elle arriva Paris le fvrier Ctait lpoque o tout ce qui avait une me tait appel en donner des preuves Laustrit rpublicaine tait ds lors aux prises avec lintrigue et la plus basse des passions la vengeance Ctait alors que tout le tierstat bien pensant voulait enfin prouver que la nation franaise ne se composait pas seulement de quelques millions dhommes mais bien de la masse pensante et agissante dun autre ct tout ce qui tait agit par le besoin dor pour satisfaire de honteuses passions criait aussi vive la libert pour opprimer tout ce qui ntait pas dans le sens de leur opinion Cest dans cette ligne que je place Marat et Carrier et tout ce qui fut sanguinaire Cest dans la premire ligne que je mets les Girondins et madame Roland je la place dans cette ligne parce que je rpte quelle avait une me dhomme suprieur dans un corps de femme Il est un homme dans ces factions que je ne place dans aucun parti parce quil nappartient aucun et qui grand par ses facults mais petit par ses vices ne put jamais prendre place parmi ceux qui lauraient suivi et lui auraient prt nonseulement leur appui mais celui de lor de cette idole aprs laquelle il courait et laquelle il sacrifia son honneur et sa vie Cet homme est Mirabeau Arrive le fvrier le au matin madame Roland reut la visite de Brissot Ctait un homme dj bien important cette poque de la Rvolution que Brissot Il avait une justesse de coup doeil dans lesprit et une austrit de principes qui devaient lui assurer la premire place dans une rpublique si nous avions vraiment voulu la rpublique au lieu de jouer la rpublique Le seul dfaut grave quon pouvait lui reprocher comme homme de parti tait le ct moqueur de son esprit Cest une chose fort singulire que la premire entrevue de deux personnes qui se sont beaucoup crit sans stre jamais rencontres Brissot connaissait madame Roland car il avait su la juger Son me stait peinte dans ses lettres et une femme comme elle avait paru Brissot une merveille conserver leur parti si mme disaitil Vergniaud elle ne le dirigeait en entier Vergniaud tait du mme avis Quant madame Roland le jugement quelle porta sur Brissot en le voyant fut diffrent de celui quelle avait t mme de concevoir daprs ses lettres Elle vit en lui un homme fort habile et digne dtre la tte dune faction mais dont la lgret desprit ne convenait peuttre pas la gravit des circonstances Cependant elle fut charme de ce rapprochement et comprit combien on pouvait avoir dheureux et mme de grands rsultats avec cet homme Mais Brissot avait en effet de cette lgret que nous ne pouvons nous dfendre davoir comme inhrente notre nature franaise il en abusait surtout pour prendre lexcs le ct plaisant dune chose quelque grave quelle ft Note Cette lgret lui tait reproche dans lassemble par le parti contraire qui sut en tirer quelquefois de tristes arguments contre lui mais il tait toutefois un homme des plus suprieurs quoi quen aient dit ses ennemis Il aurait trouv rire sur son enterrement scriait labb Maury Comment donc mme sur le vtre disait Cazals Cest de lui que Mirabeau disait Il juge bien lhomme et ne connat pas les hommes Lami de Brissot tait un homme bien remarquable mais moins que lui ctait Ption le roi de Paris En le prsentant madame Roland il lui demanda la mme permission pour plusieurs de ses amis Madame Roland tait sdentaire on arrta quelle recevrait ces Messieurs quatre fois par semaine le soir Elle tait bien loge et dans le centre de Paris Les amis dont parlait Brissot ctaient les Girondins De cette manire ce parti qui se formait alors eut un centre pour se runir ce fut le premier point o il se centralisa Quel salon que celui o ils causaient avec familiarit Assise devant une table sur laquelle taient quelques journaux et des brochures madame Roland ne paraissait dans lorigine prendre aucune part ces confrences qui dj taient dun bien puissant intrt pour elle Mais quelle que ft son opinion quelle que ft linfluence quelle exerait sur tous ces hommes dont les regards cherchaient le sien pour approuver ou blmer jamais madame Roland ne parut dabord vouloir influencer les sentiments de ceux que Brissot lui prsentait Elle tait pour eux matresse de maison prvenante polie gracieuse mme malgr laustrit de ses principes cette poque mais jamais elle ne parut mme scarter de cette faon dagir lorsque plus tard son influence faisait mouvoir des factions Qui croirait que dans ces petits comits composs de Brissot Ption Robespierre Gensonn Vergniaud Guadet Bazot Fonfrde Valaz enfin tous ces hommes dont certes lhistoire a burin plutt qucrit les noms madame Roland distinguait surtout cette poque Robespierre Elle le jugeait le plus honnte de tous Dans ces comits qui avaient lieu chez madame Roland on discutait des projets de loi des plans rformateurs des remontrances la Cour pour loigner tous les favoris madame de Polignac surtout dont lavidit disait Robespierre RUINERAIT enfin la France si cette femme y rentrait On discutait beaucoup on parlait longtemps et au rsum la fin de la soire il se trouvait quon navait rien fait Un soir aprs avoir cout en silence une partie de la conversation o Vergniaud avait t admirable et o madame Roland lui avait rpondu avec un talent qui aurait honor la tribune la plus loquente Robespierre sapprocha delle et lui dit trsbas en lui serrant la main Quelle admirable loquence vous mavez fait mal Employez donc ce don du Ciel convaincre ces gensl que dans la prairie du Ruthly Guillaume Tell ne parla que pour jurer dexterminer les tyrans de la Suisse Cette remarque prouvait dj la jalousie de Robespierre contre la Gironde qui tait toute brillante dloquence Mais il avait raison cependant et on ne pouvait nier que les paroles et les mots naient amen chez nous des abus qui ont fait plus de mal quon ne le croit On projetait souvent dans le salon de madame Roland dans ces comits du soir beaucoup de dcrets qui passaient ensuite la Convention mais la coalition de la minorit de la noblesse acheva daffaiblir le ct gauche et opra les maux de la runion Un soir madame Roland tait seule la runion se faisait ordinairement vers sept ou huit heures il nen tait que sept ou six et demie enfin elle achevait peine de dner lorsquelle vit arriver Robespierre il tait seul aussi chose assez rare car il tait toujours accompagn de plusieurs de ses collgues Il est remarquer que dans ces runions du soir chez madame Roland il ny avait aucune femme elle y tait seule Quelquefois lun des dputs mari amenait sa femme mais lorsque madame Roland recevait un autre jour de la semaine car les jours de runion son salon tait ouvert seulement aux notabilits politiques ou littraires et puis en cela elle tait comme beaucoup de femmes littraires ou bien tudiant comme elle le faisait alors la politique agite qui menaait de tout envahir Une conversation lgre ntait pas lunisson de pareille matire et son langage naurait pas t compris par une femme sortant de chez mademoiselle Bertin ou venant de se faire coiffer par Lonard Robespierre tmoigna madame Roland sa joie de la trouver seule Nous allons causer coeur ouvert lui ditil le voulezvous Il prit une chaise en disant ces mots et se plaa tout auprs delle Pouvezvous en douter lui ditelle avec ce sourire bienveillant qui dcouvrait trentedeux perles Eh bien coutez donc ce que jai vous dire nonseulement en mon nom mais celui de beaucoup de gens qui pensent quavec votre admirable loquence et linfluence quelle vous donne sur les hommes tels que Brissot et Vergniaud vous pouvez faire faire la libert cette libert dont vous tes idoltre je le sais et que je vnre moimme autant quelle mest chre eh bien vous pouvez beaucoup pour sa cause Vous savez que dans vos runions quoique jy sois fort assidu je parle peu ctait vrai mais si je suis silencieux jcoute et je profite JE SUIS TIMIDE ENSUITE et jose peu prendre la parole dans ces runions devant des hommes comme Guadet Gensonn Vergniaud Oh ce Vergniaud La manire dont il pronona ce nom aurait fait frmir si lon avait alors connu Robespierre Mais bien loin de l madame Roland tait convaincue de sa bont et surtout de son amour pour la libert et la patrie Que puisje faire ditelle Vous savez que nous ne sommes pas toujours du mme avis quoique de mme opinion mais je suis dispose tout pour la libert Eh bien donc il faut que Brissot se dtermine faire un journal La presse est de toutes les armes la plus meurtrire la parole nest rien ct delle Un discours quelque bien quil soit prpar ne lest jamais assez et puis lorgane peut ntre pas heureusement harmonieux la mmoire peut manquer la timidit embarrasser votre dbit Que tout cela se trouve runi et une cause est manque dans sa dfense comme dans son attaque Un journal au contraire est tout ce quil faut pour que nous frappions fort et juste On est lu on est relu et la conviction atteint avant que la rfutation narrive Quimporte une rponse qui vient huit jours ou vingtquatre heures aprs lAssemble voyez labb Maury et Mirabeau Ils se disent tous deux des mots admirables qui se dtruisent lun par lautre Et pourtant Mirabeau a la victoire quoiquil soit moins loquent que labb parce quil rpond surlechamp et que le discours de lautre prpar depuis longtemps est rduit au silence en un moment Mais un journal qui prend linitiative car ce nest que comme cela que je lentends est sr de vaincre Dterminez Brissot faire un journal Nous avons song cela et nous avons dit que vous seule pouviez persuader Brissot Madame Roland sengagea ce que voulait Robespierre avec dautant plus de plaisir que ctait aussi depuis longtemps sa pense Elle parla Brissot il prit feu ce projet et bientt parut le premier numro du journal intitul le Rpublicain Dumont le Genevois y travailla dabord avec Brissot Le nom du grant responsable tait celui dun monsieur du Chtelet militaire et homme de fer plutt quhomme de paille Ctait cela quil fallait Condorcet avait deux articles admirables quon allait y insrer lorsque le journal fut arrt et dfendu je ne me rappelle plus bien prsent pour quelle raison Jai rapport ce fait parce que linfluence de madame Roland requise par Robespierre pour ltablissement dun journal ma paru plaisante Une personne de mes amis qui allait chez madame Roland cette poque se trouva un jour chez elle avec Ption Robespierre et Brissot Ctait Desgenettes neveu de Valas il tait alors fort jeune homme dixhuit vingt ans et fort curieux de tout ce qui se faisait comme affaire politique Ce jour tait important ctait celui de larrestation du Roi Varennes En apparence Robespierre tait frapp de terreur et ple de crainte Il disait que le parti rpublicain tait perdu que si les royalistes avaient de la raison ils gorgeraient tout ce quil y avait de patriotes dans Paris et feraient une seconde SaintBarthlemy que cela tait craindre parce que la famille royale navait pas pris cette dtermination sans avoir dans Paris un parti puissant Brissot rpondit ainsi que Ption que cela ntait pas craindre et quau contraire en fuyant le Roi avait bris la royaut que sa fuite tait sa perte et quil en fallait profiter que les dispositions du peuple taient excellentes parce quil tait enfin clair sur celles de la Cour et sur sa perfidieLe Roi ne veut plus de la constitution jure dit Brissot il en veut une plus homogne Cest le moment de sen emparer et de disposer les esprits la rpublique Robespierre tait assis et mangeait ses ongles manie quil avait ainsi que de ricaner il se retourna demi et dit avec un accent moqueur Questce que cest dabord quune rpublique Note Sylla mangeait aussi ses ongles Sans doute que Robespierre ntait pas royaliste mais ce mot dit avec ironie est bien fort et donne lieu des rflexions mme dit en raillerie Je ncris pas positivement une histoire politique mais toutes les fois que les personnages dont je moccupe essentiellement ont des rapports directs avec les hommes du temps je marrterai des dtails mme minutieux Cest ainsi que je parlerai toujours de madame Roland elle est dans ce genre la personne le plus en rapport avec les hommes influents de lpoque de jusqu celle o elle mourut Cest une femme habile qui son esprit donnait dans son salon une influence grande et solennelle Cest de l souvent que sont sorties les lois que nous voyons encore aujourdhui comme les meilleures du Code civil Cest sous sa direction cache que lAssemble a souvent discut des questions importantes cest dans ce petit salon particulier avant daller dans ce ministre ce lieu quelle ne quitta que pour la prison et lchafaud que madame Roland est vraiment digne dadmiration Je lai vue ainsi du moins et jespre rendre le portrait ressemblant Ainsi donc puisque jcris le salon de madame Roland il me faut parler de ce salon lorsquelle fut ce second ministre car linaction de Roland ne fut pas longue il fut rappel au ministre et l comme au premier sa femme fut tout pour lui comme pour son parti Je mtendrai peu sur les affaires politiques qui prcdrent cette rentre elles eurent sans doute une immense influence mais madame Roland nen eut pas une ostensible elle tait bien soeur de la Gironde alors mais non pas comme elle le fut sur les marches de lchafaud Note Ces dtails mont t raconts pour la dixime fois avanthier matin par une personne trsconnue dans cette malheureuse poque de la Rvolution et qui allait trssouvent chez madame Roland Madame Roland aimait Ption cela mtonne Je ne crois pas que Ption ait t jamais sincre ni avec la Rvolution ni avec le Roi Mais franche et naturelle madame Roland ne croyait pas quon pt tromper et elle jugeait avec son propre coeur Ption tait donc pour elle un exemple quelle se plaisait suivre Ption ne recevait pas chez lui chose videmment absurde Si lon conspire dans un salon ce nest pas lorsquil y a deux cents personnes et lintrieur dun homme dtat est bien plus redoutable pour le gouvernement lorsque son suisse consulte une liste pour laisser entrer chez son matre Quant Ption sa simplicit disaitil tait la cause de sa sauvagerie Madame Roland navait pas de sauvagerie mais le grand monde lennuyait Aussi ds quelle fut au ministre elle dclara quelle ne recevrait que par invitations et quelle naurait point de maison ouverte Elle recevait cependant mais de cette manire Elle donnait dner deux fois par semaine Lune tait consacre aux collgues de Roland Ce dner fut quelquefois la source de bien des querelles Ce fut surtout pendant le second ministre de Roland lorsque Danton Clavires Monge taient ses collgues lorsque gonfl de fiel et de haine Robespierre lanait sur Danton parvenu au pouvoir avant lui un regard danathme qui lui disait Tu mourras Lautre dner tait consacr soit des dputs soit des employs au ministre soit enfin des hommes jets dans les affaires publiques La table de madame Roland tait toujours remarquablement bien servie mais sans aucun luxe du trsbeau linge de beaux cristaux une grande profusion de fleurs mais peu dargenterie et pas du tout de vaisselle plate Quinze couverts ctait le plus petit nombre vingt personnes le plus lev On ne faisait quun service innovation que madame Roland mit la premire en usage On dnait cinq heures pour laisser arriver les dputs dont les moments taient incertains Aprs le dner on retournait au salon on y causait et neuf heures tout lhtel du ministre tait dsert et silencieux Les autres jours de la semaine madame Roland dnait quelquefois seule avec son mari quelquefois avec quelques amis dont le nombre nexcdait jamais trois ou quatre Sa fille Eudora dnait chez elle avec sa gouvernante parce que les heures des repas tant irrgulires madame Roland ne voulait pas que sa fille en souffrt Ctait un intrieur vraiment touchant que celui de cette maison surtout dans lintimit et lorsque les favoriss taient des hommes tels que Gensonn Guadet Vergniaud Valas Saints martyrs de la libert Note On veut aujourdhui ternir la gloire de la GirondeCest injuste et de plus impolitique Un ami de madame Roland qui devint un habitu de sa maison tait Thomas Payne Il avait t naturalis franais Connu par ses crits qui eurent une grande influence dans la guerre dAmrique et pouvaient en avoir une immense en Angleterre et en France il avait une singularit attache lui qui mrite dtre signale Il entendait le franais sans le parler et madame Roland entendait langlais sans le parler aussi Cependant ils avaient de longues conversations parlant chacun dans leur langue Madame Roland tait une habile publiciste et pouvait comprendre les hautes penses de Payne qui clairait mieux une rvolution quil ne pouvait fonder une constitution dit madame Roland David William aussi mand par la Convention tait un homme dune grande habilet que madame Roland avait admis dans son intrieur mais toutes les maisons de Paris ne ressemblaient pas celle de madame Roland Le calme de son salon quoique lon y discutt souvent contrastait trangement avec le trouble des moindres runions Aussi sempressatil de retourner dans sa paisible patrie Adieu ditil madame Roland je vous quitte regret mais je ne puis rien ici On ne peut rien faire avec des hommes qui ne savent pas couter Vous autres Franais vous ne prenez pas la peine de conserver mme la dcence extrieure Ltourderie linsouciance la malpropret ne rendent pas un lgislateur plus savant et rien nest indiffrent de ce qui frappe les yeux et se passe en public Voyez quels hommes sont les dputs depuis le mai Ils parcourent Paris ivres moiti vtus en veste la tte coiffe dun sale bonnet rouge Savezvous ce qui arrivera un jour Cest quils tomberont tous peuple et gouvernement sous la verge dun despote qui saura les assujettir Note Propres paroles de David William Mais Danton tait celui qui allait le plus souvent chez madame Roland Toujours il avait un prtexte pour lui parler et passer dans son appartement avec Fabre dglantine Souvent mme il venait lui demander dner Ctait alors pour causer plus intimement avec elle et son mari des affaires publiques En voyant cette figure atroce sanimer du feu sacr qui brlait en son me on tait surpris au bout dun certain temps de shabituer elle et mme dy trouver des beauts et pourtant jamais physionomie nexprima comme celle de cet homme lemportement des passions brutales Lambition devait le porter abattre la tte de son concurrent lamour celle de son rival Mais aussi cet homme pouvait donner sa vie pour un tre aim comme la sacrifier pour sa patrie Mais aussi pour peu que le sort de cette mme patrie lui part en danger Danton aurait tir le poignard et conduit les assassins Cette poque o il allait si souvent chez madame Roland tait celle o il chantait les matines de septembre on tait aux vigiles de ces terribles jours et Fabre dglantine lui aussi nignorait pas ce qui se prparait Croyaitil comme Danton que l tait le salut de la patrie Mais nabordons pas encore ce sujet il viendra bien assez tt Note Ce quil a fait car cest pour avoir aim sa femme au point de ne la pouvoir quitter quil a t arrt On lavait arrt il pouvait fuir Lorsque Roland fut appel au ministre pour la premire fois il y eut le jour de sa prsentation une question singulire agite dans le salon de madame Roland jai oubli ce fait mais il est toujours temps de revenir Je viens vous demander votre avis ma chre amie lui dit son mari je le puis faire sans que lon maccuse de me laisser mener par ma femme ajoutatil en riantComment me fautil tre habill Comment mais comme vous tes tous les jours Demandez ces messieurs Madame Roland avait toujours la coutume de se rfrer ceux qui lentouraient avec une grce charmante et dans cette occasion elle tait encore aimable car ctait videmment de son ressort Tous furent de son avis except Robespierre Il faut faire comme tout le monde ditil Eh bien il fait comme tout le monde Non pas car ses souliers toujours attachs avec des cordons ne se porteraient pas dans une assemble ordinaire Avezvous oubli dit madame Roland avec une amertume quelle voulait vainement dguiser que le jour o les trois corps furent introduits chez le Roi on jugea propos de nouvrir quun battant de porte pour le tierstat Mon mari nest que du tierstat et pour ce tierstat tout est assez bon Il ne faut pas porter des objets qui ne sont pas faits pour nous non plus que la terre ellemme nest pas faite pour nous Il faut un sentier fray pour les pas dune caste mprise la Cour nous ne sommes que des parias Ses narines souvraient et paraissaient trembler ses lvres taient plus vermeilles et sa voix mue ressemblait alors au tintement dune cloche dargent Enfin la prsentation par Dumouriez eut lieu le lendemain Lorsque le chapeau rond les souliers cordons furent aperus par lhuissier de la chambre il demeura stupfait et dit Dumouriez qui tait alors ministre des affaires trangres Monsieur eh quoi sans boucles ses souliers Ah scria Dumouriez tout est perdu pas de boucles aux souliers Ce conseil de madame Roland ne fut pas le seul effet de son influence sur les affaires cette poque et la disgrce de Roland et sa sortie de son premier ministre vnement dune grande influence furent encore leffet dune de ces sances qui avaient lieu chez madame Roland autrefois quatre jours par semaine et lorsquelle fut au ministre ce fut tous les jours Ce qui causa vritablement la disgrce de Roland disgrce venue de la Cour tandis que la seconde vint de la Convention fut une lettre crite au Roi par Roland Cette lettre nest pas dans tous les mmoires du temps mais Bonnecarrre me la laiss copier dans les papiers quil avait Versailles papiers o il y a des trsors prcieux et dont je crois que son fils son seul hritier ignore la valeur Note Bonnecarrre tmoin oculaire du fait ma dit que le Roi fut au moment de faire sortir Roland du salon ce fut la Reine qui le retint On a prtendu que ce fait avait t considr comme une offense par le Roi et quil ne le pardonna pas Roland et surtout sa femme Sire ltat actuel de la France ne peut subsister longtemps Cest un tat de crise dont la violence a atteint le plus haut degr etc Roland remit sa lettre au Roi Servan ministre de la guerre remit aussi une lettre ou une note dans le mme genre et tout le ministre Clavires Roland Servan etc se trouvant de la mme opinion donna plutt quil ne reut sa dmission Il y a dans ce fait une grande consquence par les suites queut ce changement de ministre Madame Roland navait pas toujours en vue alors dans ses actions le salut de la patrie il ne dpendait pas seulement de dmarches du genre de celleci Il ne sagissait pas seulement de montrer au Roi quune femme avait du pouvoir sur son mari et sur une partie de lAssemble Madame Roland en avait un grand sans doute cette poque et la Gironde toute elle rpondait son appel Mais le motif de la rsistance de Roland tait noble et beau il sagissait du camp de vingt mille hommes sous Paris Servan tait aussi un homme dun beau caractreComme ministre de la guerre vous vous perdez si vous consentez lui dit madame Roland Soyez tranquille mon honneur et mon coeur me dfendront Comment le Roi atil pris votre avis Fort mal il ma tourn le dos et peine taisje rentr que Dumouriez est venu me prendre le portefeuille quil garde en attendant Dumouriez Oui Mais comment se faitil quil se trouve en faveur Par la Reine Bonnecarrre est fort en crdit prs delle par une intrigue de femme du ct de la comtesse Diane de Polignac Les femmes sont puissantes cette cour Et quand des personnes comme celle que je viens de nommer font et dfont des ministres une monarchie peut se dire perdue Note Voir ce sujet lEssai de M de Chateaubriand sur les Rvolutions Londres Dumouriez rpta madame Roland Dumouriez et Bonnecarrre Oui celuici a un des portefeuilles je ne sais lequel Cest un homme de beaucoup desprit qui a fait pour lintrigue plus que jamais personne na fait pour le bien Si cet homme avait autant travaill pour tre honnte homme quil la fait pour arriver tre un Figaro politique il mriterait une statue Mais comment allezvous vous en tirer tous tant que vous tes Nous venons vous Clavires votre mari et moi il faut que vous nous donniez une direction de conduite et mme une lettre dans laquelle nous donnons tous notre dmission Ah je le veux bien dit madame Roland aussi vous serez servis je vous le jure souhait car ce ministre cette politique cela mloigne de mes occupations chries et certes ce que me donnent en ddommagement ces grandeursl ne vaut pas la peine quon leur sacrifie une heure de sa vie prive Les ministres taient donc runis au nombre de quatre chez madame Roland le soir du jour o Servan avait parl au Roi et o Roland avait donn sa lettre Assis en rond autour dune table verte sur laquelle taient des papiers et une critoire les quatre ministres observaient avec une sorte de joie inquite madame Roland dans la rdaction silencieuse de la lettre quelle faisait au nom de tous Duranthon du parti de Dumouriez tait devant la chemine et quoiquon ft au mois de juin il y tait debout relevant les basques de son habit pour se donner une contenance comme tous les hommes mdiocres qui trahissent et sont audessous de la trahison Il stait fait attendre plus dune heure au rendezvous de ses collgues Clavires ne laimait pas et toutes les fois que madame Roland le consultait de loeil ou de la voix Clavires haussait les paules en lui disant tout bas Laissezle donc luimme nous nen voulons pas plus dans notre disgrce que nous nen voulions dans notre prosprit Note Ministre de la justice Au moment o madame Roland allait lire sa lettre un message du roi mande M Duranthon au chteau mais SEUL Madame Roland jette sa plume en scriantNos lenteurs nous ont fait perdre linitiative Cest votre dmission quon vous envoie Ctait vrai Au bout dune heure Duranthon revint Il avait une figure assez ridicule habituellement son air tait celui dune vieille femme avec ses petits traits mal arrangs ses rides mal places cette peau dune teinte blafarde avait de la ressemblance avec des joues fardes enfin il avait une figure dplaisante et dsagrable lexcs Madame Roland le supportait mais avec grandpeine Il tait vain sans talent et navait pour lui que la rputation dun honnte homme quil vint perdre dans ce ministre sans en attraper une autre Ctait bien la peine dtre ministre En le voyant arriver avec une physionomie abattue comme sil avait appris la mort de son fils unique ses collgues et madame Roland ne purent retenir un clat de rire Il tira alors de sa poche un papier quil allait lire avec une figure de circonstance qui ne laissait pas davoir son prix lorsque madame Roland scria M Duranthon cest la dmission de mon mari et la vtre que vous apportez l nestil pas vrai Donnez donc mon Dieu Et elle lui prend le papier des mains Ctait en effet la dmission des quatre ministres Mon ami ditelle son mari cest encore mieux mrit de notre part que de celle de ces messieurs Mais le Roi ne lannoncera pas lAssemble et puisquil na pas profit de la leon de votre lettre de ce matin il faut rendre ces leons utiles au public en les lui faisant connatre Je ne vois rien de plus consquent au courage de lavoir crite que celui den envoyer une copie lAssemble Au moins en apprenant votre renvoi elle en apprendra la cause Cette ide devait plaire Roland Il la saisit la lettre fut envoye lAssemble On sait comment elle accueillit le renvoi des trois ministres elle ordonna dabord limpression de la lettre et son envoi dans les dpartements en faisant une mention honorable de la conduite des trois ministres Aprs cette dernire marque de courage madame Roland rentra dans sa vie prive Mais elle ny retrouva plus la paix et le repos Elle voyait sa patrie livre au malheur et sentait dans son coeur tout ce qui pouvait donner peuttre dutiles lumires Elle tait rduite au silence et se consumer par son propre feu SALON DE MADAME DE BRIENNE ET DU CARDINAL DE LOMNIE Ctait une femme assez laide que madame de Brienne et qui en cas de besoin aurait pu se faire passer pour un homme Elle avait des moustaches mme de la barbe et sa voix et sa dmarche ne donnaient pas le dmenti ce premier aspect masculin Elle avait diton de lesprit je ne le puis nier parce quelle ne ma pas prouv le contraire tout ce que je puis dire cest que je ne voudrais pas en avoir un semblable Elle avait eu un salon compos de parties assez originales pour faire un tout au milieu duquel on se plaisait Labb Morellet qui en tait un des plus intimes me dit lorsque je lui racontai comment javais connu madame la comtesse de Brienne que son intimit tait fort agrable et que les habitus de cette maison y trouvaient du charme cela je ne puis rien objecter Jai vu aussi le salon de madame de Brienne Brienne lorsque MADAME MRE y fut passer quelques jours de PontsurSeine son chteau Mais cette seconde poque il ne restait plus rien ce que me dit le cardinal Maury de la comtesse de Brienne dautrefois Son salon soit Brienne soit Paris avait toujours t le rendezvous dhommes suprieurs et mme clbres labb Morellet Marmontel Chamfort La Harpe Suard Condorcet Turgot Buffon Malesherbes Helvtius et sa femme etc et plusieurs artistes fameux tels que Piccini David dont le talent commenait dj se faire connatre Cette runion laquelle venaient se joindre plusieurs femmes spirituelles et remarquables tait en renom Paris et les trangers qui arrivaient nimporte de quel pays se faisaient prsenter chez la comtesse de Brienne Labb Morellet est celui dont jai tir les renseignements les plus exacts sur cet intrieur Il tait la fois disciple de Quesnay ami de dAlembert camarade de Delille et savant enfin tout autant quil faut pour montrer que la cloison du cabinet dtudes ntait pas tellement paisse quil ny entendt souvent le bruit du monde Seulement il montra quil navait fait que traverser la logomachie de Quesnay ne prit des conomistes que le vrai et lutile et lappliqua au commerce qui chaque jour cette poque devenait presque toute la politique des temps modernes On estimait labb Morellet on laimait Jai entendu dire madame Helvtius quelle ne savait jamais comment elle aimait M Morellet si ctait comme un frre ou bien un pre devant lequel elle allait sagenouiller et madame Helvtius ntait pas prodigue de ces parolesl Le chteau de Brienne dont je parlerai dabord comme un premier tablissement de la famille de Brienne mrite dj une mention particulire lui seul et voici comment Labb de Brienne depuis cardinal de Lomnie archevque de Toulouse puis de Sens ministre constitutionnel lun des hommes peuttre qui ont le plus nui la France mais qui la expi par une mort terrible cet homme ntait pas originairement destin un si brillant avenir ni des malheurs si retentissants Cependant il prvoyait sa haute fortune et il a eu cet gard une seconde vue Fils dun pre et dune mre qui navaient pas quinze mille livres de rentes sans aucune place la Cour labb de Brienne descendait des Lomnie secrtaires dtat sous Henri III et Henri IV Louis XIII et Louis XIV Malgr son peu de fortune il pensait devenir ministre tant encore sur les bancs du sminaire ce fameux sminaire des trentetrois si renomm pour la force et la bont des tudes Labb de Lomnie comme on lappelait alors ntait pas lan de sa famille il tait le second son frre an fut tu au combat dExiles labb de Lomnie avait alors vingtun ans il ne possdait quun chtif prieur en Languedoc du revenu de quinze cents livres par an et de plus quelques barils de cuisses doie dont il rgalait ses amis lorsquil avait oubli luimme de les manger ce qui tait rare Il devenait lan de sa maison par la mort de son frre mais il rvait dj dtre un jour cardinalpremierministre Cela fut mais au lieu de la soutane du cardinal de Richelieu il ne revtit que sa plus mchante doublure Il laissa donc le droit de perptuer le nom de Brienne son plus jeune frre et poursuivit ses tudes ecclsiastiques convaincu quil trouverait dans ltat de prtre ce quune autre carrire lui refuserait Il fallait que sa confiance ft bien grande car il tait encore en Sorbonne quil traait le plan dun chteau royal Et le chteau de Brienne dont la construction a cot deux millions a t bti sur les plans du cardinal lorsquil tait encore abb de Lomnie Il avait fait en mme temps le plan des routes magnifiques qui devaient conduire ce chteau soit de Paris soit de Troyes Navaisje pas raison de dire que le chteau mritait bien un mot sur lui seul Tout en rvant cependant ce roman qui ne paraissait pas devoir saccomplir un vnement extraordinaire lui donna une nouvelle confiance dans la pense quil serait un jour le premier de ltat Son frre qui navait rien de remarquable pousa mademoiselle Clment fille dun homme extrmement riche de la haute finance qui avait laiss trois millions Le frre ne regarda pas la figure de la future qui avait comme je lai dit une vraie tournure dhritire Et trois millions dcus avec elle obtenus La firent ses yeux plus belle que Vnus On arrondit la petite terre de Brienne en Champagne on acheta les proprits environnantes et bientt le revenu de la terre de Brienne fut port cent mille francs annuellement Un mauvais donjon tait tout ce qui restait de lancien chteau et M labb Morellet y ayant t un jour avec labb de Lomnie qui ntait encore que simple grandvicaire de larchevque de Rouen Pontoise pour juger des progrs des travaux ils logrent dans lancien chteau dont il ne restait debout quun mauvais pavillon Le lendemain de leur arrive lorsque labb Morellet voulut se lever il fallut quil attendt quon lui trouvt des souliers il nen avait plus quun lautre avait t mang par les rats Sur ces mmes ruines et lorsquon eut coup tout le sommet dune montagne de laquelle on domine un pays immense on construisit un magnifique chteau difice vraiment digne de la curiosit dun voyageur jai t frappe de la magnificence simple et bien entendue qui a ordonn cette construction Cest un si grand avantage que la runion du luxe et du got Note Lesplanade produite par lenlvement du sommet de la montagne est un ouvrage vraiment curieux Cest sur cette esplanade quest bti le nouveau chteau ayant vingtsept croises de face un immense corps de logis avec deux beaux pavillons et deux pavillons isols des communs aussi beaux que pour une demeure royale un chemin allant du chteau au bourg de Brienne construit sur des arches et traversant un vallon trsprofond une salle de spectacle des souterrains admirables par leur beaut et surtout leur utilit en ce quils assainissent le chteau Mille dpendances enfin toutes faites avec grandeur et le plus souvent dans un but utile font de cette demeure un lieu toutfait digne dun souverain Les Brienne une fois tablis dans cette belle demeure y tinrent ltat dune haute et puissante famille La noblesse de la province de Champagne celle plus lgante de Paris et de la Cour venaient y faire de longs sjours on y chassait avec un luxe qui nappartenait qu un souverain des distractions toutfait impossibles dans dautres chteaux y taient aussi donnes de cette manire Un cabinet dhistoire naturelle un cabinet de physique taient expliqus mis la porte de tous mme des femmes par un physicien de mrite que M de Brienne attachait pour la saison son chteau ctait M de Parcieux il faisait des cours de physique et de chimie cette poque o Mesmer et les merveilles de Cagliostro rendaient avide de ces sortes de connaissances Madame la duchesse de Brissac autrefois madame de Coss se trouvant Pont lorsque madame de Brienne y vint pour voir Madame Mre lui rappela comme le chteau de Brienne avait t amusant une anne quelle lui cita et en effet on y jouait la comdie on y chassait on y jouait on y lisait des vers enfin on y faisait ce qui plaisait Note PontsurSeine terre de Madame Mre ce chteau fort vaste et fort beau tait la seule chose remarquable de cette proprit Il ny avait pour parc quune tendue de terrain toutfait inculte et sans ombrage Ce chteau avait appartenu avant la rvolution M le prince de Lusace Xavier Habituellement la vie y tait toujours amusante mais ctait surtout aux ftes du comte et de la comtesse de Brienne que la magnificence se dployait dans toute sa volont dtre royale Il y avait souvent au chteau de Brienne plus de quarante matres venus de Paris sans compter la foule des villes voisines des chteaux environnans et puis les musiciens les artistes venus de Paris les tables dresses dans le parc les cris de vive M le comte vive madame la comtesse Ce mouvement extrieur accompagn dune activit gale dans le chteau donnait vraiment ces joursl au chteau de Brienne laspect dune demeure royale et dans ces journesl larchevque de Toulouse car il ltait alors pouvait en effet croire quil arriverait la magnificence du cardinal de Richelieu lorsquil se faisait porter par vingtquatre gentilshommes et que les murailles des villes sabattaient devant lui Un des plaisirs les plus vifs de Brienne ctait la comdie on la jouait souvent et bien on y donnait des pices toujours spirituelles et bien reprsentes parce que les auteurs veillaient euxmmes la mise en scne Aprs la reprsentation de la pice qui tait une comdie ou un petit opra on donnait de charmants ballets o dansaient la jolie madame dHoudetot madame de Damas madame de Simiane et dautres jeunes et jolies personnes Cette dernire chose donnait Brienne lclat et la magnificence dune maison de prince et certes jen connais plusieurs en Allemagne et en Italie qui noffrent pas mme de point de comparaison avec ltat que tenaient le comte de Brienne et le cardinal de Lomnie Brienne La renomme de Brienne succda Chanteloup Jai beaucoup entendu parler aussi de Chanteloup mais Brienne avait lavantage dtre beaucoup plus rapproch de Paris et pour la facilit du mouvement que ncessite une aussi grande maison cet agrment tait immense Le cardinal de Lomnie avait une figure agrable il avait mme une sorte de beaut le front lev le nez droit mais en regardant attentivement ce visage on y trouvait ce quon voit toujours chez ceux qui doivent mourir de mort violente une expression malheureuse annonant une grande infortune On a beaucoup parl de larchevque de Toulouse cest un homme qui ne mritait ni son lvation ni sa chute et encore moins sa renomme il avait des moyens cependant mais non pas assez pour se mettre la tte dune faction Le parti des prlats politiques connu dans lglise de France sous le nom de prlats administrateurs qui prit hautement le parti de M de Malesherbes et de M Turgot tait compos de monseigneur de Toulouse de M Dillon archevque de Narbonne prsidentn des tats de Languedoc homme de gnie mais paresseux il avait de lambition et cette ambition tait peuttre plus fonde que celle de Lomnie mais constamment contrari par la Reine qui ne laimait pas il ne put succder M de Maurepas comme il en avait eu la pense Il a fait beaucoup de bien dans le Languedoc et mon pre avait une profonde estime pour lui ct de M de Dillon dans le parti des prlats administrateurs on voyait M de Lomnie jaloux de larchevque de Narbonne il ne len accueillait pas moins avec une amiti apparente et M de Dillon tait une des personnes habitues du salon de Lomnie lorsquil tait hors de son diocse ce qui arrivait souvent Lomnie avait pour lui la grande faveur de la Reine il avait un esprit fin et dli de lesprit dintrigue surtout habile faire valoir les plans des autres ayant plus de ptulance que de vivacit dans les ides plus de vanit que dorgueil ou de sentiment de juste estime de soimme La Reine avait jur quelle en ferait un ministre et malheureusement elle eut assez de faveur auprs du Roi pour triompher de ses rpugnances luimme car Louis XVI ne laimait pas Entirement dvou aux intrts de la Reine ami intime de M de Vermont son instituteur que luimme avait envoy Vienne affectant la prtention de succder M de Maurepas il disait hautement quun ministre ordinaire ne lui suffisait pas et quil ne voulait que de la premire place Il et t plus tt en effet ce quil dsirait tant si M de Vergennes en qui le Roi avait une grande confiance ne let loign de cette nomination Mais la chute de M de Calonne la Reine fit enfin nommer M larchevque de Toulouse au ministre Cest pour arriver son but que M de Lomnie avait organis le chteau de Brienne comme il ltait En revenant de ces ftes somptueuses en entendant raconter les enchantements de ce palais de fes par les jeunes femmes qui avaient contribu la magie de ces ftes ravissantes dont le seul rcit charmait la Reine et mme le Roi ces relations concouraient encore entourer le nom de monseigneur de Toulouse dune aurole plus lumineuse Madame de Damas madame dHoudetot madame de Duras toutes ces femmes par leur grce et leur beaut faisaient elles seules le charme de ces ftes enchantes et le rcit quelles en firent souvent devant le Roi restait en apparence cependant bien audessous de la vrit de ces magiques plaisirs Savezvous que jaurais presque le dsir daller voir une de ces ftes de Brienne dit un jour Louis XVI la Reine Ah sire scriatelle ce serait un beau jour pour M de Lomnie mais il faudrait aussi faire le mme honneur M le duc de Choiseul Ce nom gta tout En lentendant prononcer le roi frona le sourcil et ne reparla plus du voyage de Brienne Le parti des prlats administrateurs tait comme on le pense dans lintimit de la famille de Brienne Les prlats les plus zls comme M de Dillon M de Cic archevque de Bordeaux M de la Luzerne vque de Langres lve et ancien grandvicaire de M de Dillon Colbert vque de Rhodez affectaient avec quelques autres de professer lesprit conomiste et rformateur pour tre la mode eux se joignaient M Turgot et son frre le chevalier ainsi que le marquis de Condorcet qui tait aussi lun des habitus de Brienne quoique dun esprit plus grave que les hommes qui faisaient le fond de la socit de madame de Brienne Il portait sur sa figure cette mme expression sinistre annonant une fin malheureuse Un autre homme qui prit aussi comme eux Chamfort homme dun haut mrite mais malheureux et dont la fin tragique fut lune des scnes terribles de notre rvolution Note Il est remarquer que dans cette socit de Brienne il y eut trois suicides dhommes trsremarquables Condorcet Chamfort et le cardinal tous les trois incrdules sans religion Voil quel fut le rsultat de la croyance philosophique Ctait du sein de ces plaisirs dont jai fait la relation que larchevque de Toulouse faisait jouer les nombreux ressorts qui devaient enfin mettre en mouvement ce qui devait le porter au ministre il savait quen France et dans le pays de la Cour surtout il faut que les femmes soient les auxiliaires employs Depuis que la Cour de France existe nous avons vu la vrit de cette doctrine mise en oeuvre Le cardinal de Richelieu en attirant la haute noblesse la Cour en la rendant oisive a donn passage toutes les intrigues les plus actives Rien ne se fit plus que par les femmes une fois quayant cess dtre chtelaines elles sont venues sur un thtre o laction toute prpare les engageait prendre un rle dans la pice Suivez ltat de la socit depuis Louis XIII et voyez dans quel lieu se forment les conspirations Cest dans le salon de madame de Longueville cest chez madame de Chevreuse madame de Montbazon et plus tard madame Tallien madame de Stal madame ChteauRegnault et une foule de femmes qui dans la Rvolution ont t nonseulement activement importantes mais dont linfluence fut discrte et puissante M de Boisgelin archevque dAix tait dans le parti des prlats administrateurs et fit beaucoup de bien dans la Provence comme M de Dillon dans le Languedoc Note lpoque mme de la Rvolution on disait dans les villages du Languedoc et je lai entendu moimme Ah cest encore de louvrage de notre bon archevque de notre pre Il tait ador dans tout son diocse Puisque jai parl du chteau de Brienne voici une chanson qui fut chante le jour de la SaintLouis pour linauguration du nouveau chteau Elle peint lintrieur de la maison dune manire assez vraie Sur lair Dans le fond dune rivire Dans le plus beau jour du monde Brienne consacr Quand son nom est clbr Par vos sants la ronde Je chanterai de nouveau Si votre voix me seconde Je chanterai de nouveau Et Brienne et son chteau Voyez ce lieu dlectable O les bons mets les bons vins vos dsirs incertains Offrent un choix agrable Comus donna ce projet Pour placer les dieux table Comus donna ce projet Du plus beau temple qutait Au salon si je vous mne Vous admirerez encor Non pas la pourpre ni lor Qutale une pompe vaine Mais une noble grandeur Do tout sarrache avec peine Mais une noble grandeur Symbole dun noble coeur L dun temple de Thalie Il a trac les contours Le ton du monde et des cours lart de Baron sallie Le vice et les prjugs Enfants de notre folie Le vice et les prjugs En riant sont corrigs Des lieux o la trompe sonne Je vois sortir grands flots Chiens et chasseurs et chevaux Que mme ardeur aiguillonne Diane apprte ses traits Comme la fire Bellone Diane apprte ses traits Pour les monstres des fortsDe tous les crimes commis pendant cette poque de folie nomme la Terreur celui de la condamnation et de la mort de madame Roland est sans contredit le plus atroce parce quil nest justifi par aucune de ces raisons mme absurdes que donnaient alors pour motif et pour but tous les bourreaux qui dcimaient la France Madame Roland ntait pas noble elle ntait pas riche elle ntait pas enfin marque du sceau rprobateur qui faisait fuir la mort jusque sous les haillons du mendiant ou la casaque du forat libr Quelle tait donc la cause de sa proscription Son gnie En voyant une femme tellement suprieure parler de la libert au nom de la vertu et de la vertu au nom de la libert les monstres dont les mains rouges de sang pouvaient peine soulever le gouvernail du vaisseau de ltat comprirent quun orateur comme madame Roland montrant la libert comme elle tait dans son me belle pure et vierge de tout crime enseignerait la France que le comit de salut public nadorait que de faux dieux ne sacrifiait qu de fausses idoles dont le culte sanguinaire faisait reculer tout ce qui portait le nom dhumain Pntre de la saintet de sa mission madame Roland voulait la remplir religieusement Elle voulait que sa voix proclamt la libert que son cri ft unanime que son culte ft vnr Soeur de la Gironde elle avait une me grande et forte comme les hommes de cette faction la seule qui soit sortie pure des preuves du martyre et qui ait confess la vraie libert sur les marches de lchafaud Madame Roland naura jamais un pangyriste digne delle car il faudrait un Plutarque cette femme Comment trouver des mots pour rendre ce quelle inspire On la respecte on laime on la plaint on lenvie quelquefois lorsque grande et belle devant ses juges elle devient radieuse de toute la lumire que rpand autour delle le gnie triomphant du crime la fois stupide et sanguinaire des tigres qui osaient se former en tribunal et rendre des arrts Son talent comme tout ce qui est vrai avait des ingalits mais elles ntaient jamais videntes que comme preuve nouvelle de ce mme talent obissant aux impressions que recevait une me forte cette poque o chaque heure du jour voyait natre un vnement qui confondait la raison ou rvoltait le coeur Pour parler de madame Roland comme je veux le faire comme je sens que je puis le faire il me faut faire connatre cette femme depuis le moment o ellemme sest rvle ellemme Cest dans cette me pieuse dans cette vie pure puissante dans la volont du bien puissante dans la haine de loppression quil faut faire une belle tude dun tre humain et voir ce quil peut tre avant que la volont du monde ne lait fait errer dans la route des grandes actions Madame Roland mourut assassine trentehuit ans Elle tait encore bien jeune pour mourir elle si forte de corps et dme si puissante contre le crime qui slevait alors de la fange o il rampait comme une hydre aux mille ttes pour tout envahir tout dvorer et cette femme savanait lui fire et courageuse pour le combattre Oh cest alors quon la respecte Et cest une femme comme madame Roland une sainte martyre de la libert que le Moniteur ose associer Olympe de Gouges Note Elle avait du talent et du courage mais elle tait insense et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes bien loigne de celle de madame Roland Je parlerai delle plus tard M Phlipon pre de madame Roland tait graveur Paris Ellemme y est ne en et fut lobjet constant des soins de sa mre pour qui elle avait non pas une tendresse filiale mais un de ces sentiments passionns qui longtemps isolent de tout ce qui nous reste donner de notre me Ce quelle dit de ce sentiment est suffisant pour donner delle une ide qui la classe tout de suite part des autres femmes Quand on aime ainsi on a bien des forces pour le reste de la vie et bien du charme pour lembellir Aussi trouvaiton dans madame Roland un caractre doux un coeur aimant mais une me forte un esprit droit un jugement clair naturellement et sans ltude voil ce quelle tait dixhuit ans lorsquelle perdit sa mre Il est remarquable de suivre dans leur vie intime matrielle et intellectuelle tout la fois les tres qui ont rempli un grand rle sur le thtre du monde Il semble que dans les moments o lme doit soublier pour tre tout entire lhumaine nature on doit dcouvrir des nuances qui changeront la couleur sous laquelle on voit le personnage quon tudie Madame Roland provoque ellemme cette tude Elle raconte ses annes denfance ses rves ses souhaits ses dsirs de jeune fille son dsir de travail son occupation constante et lemploi de son temps toujours bien rempli Cest avec la mme candeur quelle raconte comment la jeune fille qui dessinait gravait soccupait de mathmatiques cette mme jeune fille du moment o sa mre tait malade passait tout son temps auprs delle et lorsque dans un moment pressant la cuisinire de la famille tait trop occupe elle descendait paisiblement sans nul embarras chercher une poigne de persil chez la fruitire du coin parlant tout le monde et tout le monde aussi charm de voir cette jeune et belle fille souriante et gracieuse remplir sans montrer le chagrin dune vanit blesse lemploi dune servante tant il est vrai quon fait soimme la position dans laquelle on se trouve Note Ce sont ses propres expressions Lintrieur de madame Phlipon ntait pas heureux On voit lorsque madame Roland parle de cet intrieur et de sa mre que le bonheur leur tait refus par celui qui devait le leur donner Sa pudeur filiale est remarquable cet gard l comme en tout elle est toujours sa place toujours convenable Sa mre mourut La douleur dchirante de Marie ne se peut dcrire Aprs lavoir entendue ellemme il faut se taire Note Elle voulut mourir ditelle La nature faillit lexaucer elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingtdeux joursk Aprs cette mort lorsquelle put revenir dans la maison o ntait plus celle qui lui faisait aimer la vie elle se chargea des soins du mnage de son pre et remplaa sa mre Mais elle tait triste triste MOURIR si lon ne venait audevant dune mlancolie qui dj faisait des progrs et mme des ravages profonds Elle ntait pas dune beaut frappante mais elle tait belle un visage dune forme parfaite de grands yeux noirs dune coupe et dune expression qui rvlait toute son me et quelle me Sa taille avait de llgance elle tait grande et faite merveille et cette me rpublicaine dans un corps ptri de grces lui donnait un charme nouveau Jai dit que ses yeux taient beaux mais ils avaient quelque chose de plus beau que les yeux des femmes ordinaires Son regard tait la fois doux fier et attachant Son langage tait luimme un charme surtout lorsquelle parlait avec la force et lnergie dun homme suprieur et cette libert de langage que la Rvolution franaise nous a fait connatre On tait heureux de voir ainsi une jeune femme rvler de nouveaux secrets dans la nature humaine Jai connu des hommes qui ont vcu prs delle et qui ont joui de sa conversation si vive si spirituelle si nergique et souvent si concise quon croyait entendre ces beaux talents du forum romain ou de la tribune de la place dAthnes Note On a tent de faire son portrait sans pouvoir russir et cela nest pas tonnant Ce genre de physionomie est si difficile faire lme ne se peint que par reflet elle peut se rendre dans un regard mais non par celui dun autre Le regard est la plus puissante des sductions Ctait surtout sa diction qui tait remarquable elle sexprimait avec une puret un nombre et une prosodie qui faisaient de son langage une harmonie douce et touchante lorsquelle parlait de choses qui intressaient son me alors cette me tait tout entire dans ses paroles On conoit quelle puissance avait une telle femme lorsquelle runissait dans son salon les hommes les plus influents de lassemble pour la faction dont ellemme faisait partie Lorsque ces Girondins cette phalange vraiment patriotique tait autour delle coutant lappel quelle faisait au peuple de France sa noblesse son arme tout ce qui avait une me tout ce qui avait un coeur lorsque ces hommes lentouraient et quils entendaient sortir dune bouche frache et rose des paroles de la force dune me vraiment passionne ils sortaient enflamms du dsir de se surpasser pour quau retour elle leur dt Bien mes frres vous tes dignes dtre avec moi vous tes dignes de reprsenter le peuple franais Cette qualit de reprsentant du peuple tait ses yeux la plus belle et la plus sacre Il y avait dans son accent lorsquelle prononait ce mot le peuple franais une profonde vnration une sainte religion Madame Roland dans la rpublique romaine et t digne dtre la femme du plus grand de la rpublique Que naton pas dit de Porcia Lorsquaprs le premier ministre de Roland sa femme rentra dans la vie commune elle nen fut pas moins habile comme femme dtat on peut lui donner ce nom Elle tait nonseulement loquente alors mais devenue plus habile par une longue exprience des affaires elle les dirigeait avec un talent que son mari luimme tait loin de possder Le mari dune femme comme madame Roland est malheureux cest comme le fils dun grand homme Jai dj dit quelle douleur la frappa la mort de sa mre Elle en fut si malheureuse que le dtail ne peut se lire dans ce que Champagneux a recueilli delle sans quon pleure soimme la vue dun dsespoir filial si profond et si vrai Elle fut longtemps mme aprs ce premier paroxysme de la douleur triste et malheureuse Elle stait form une socit qui avait pour elle tout le charme dune runion savante et douce tout la fois un nomm SainteLette homme littraire dont elle aimait le talent un vieillard de Pondichry M Dumontchery et plusieurs autres littrateurs qui venaient auprs delle prendre des conseils et recevoir des avis Mademoiselle Marie Phlipon tait alors dans lclat de la jeunesse et dune beaut toute gracieuse que rendaient encore plus agrable un commerce sr facile et des relations toutfait en dehors de la position o la plaait la fortune de son pre non parce quelle en sortait par orgueil mais parce que sa supriorit lenlevait cette position et la plaait dans une sphre toute suprieure comme ellemme Note Mme dune mre ordinaire car moins quon ne rencontre en sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant dhorreur ellemme on ne trouve pas de mauvaises mres Le mme anathme doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils La postrit ellemme est svre pour ce crime Quoique bien des sicles se soient couls depuis Sophocle le souvenir de ses fils maudits par lopinion de leur patrie repousss par les lois est encore aussi actif que le jour o accusant la vieillesse de leur pre ce pre leur rpondit en montrant Oedipe Colonne Linfortun comme il avait d souffrir pour arriver choisir un pareil sujet Et telle tait la profondeur de la blessure que ce fut son chefdoeuvre que produisit le vieillard la fin de sa carrire pour peindre des fils ingrats Et ce ntait quun pre Quaurait donc fait une mre Rien Il y a une sorte de rapport mystrieux entre les enfants et la mre qui donne tous deux une tendresse que rien ne peut dtruire et que tout contribue augmenter Mademoiselle Phlipon tant au couvent pour y faire sa premire communion avait fait la connaissance dune jeune personne dAmiens Sophie Canet avec laquelle elle stait lie de grande amiti mademoiselle Phlipon avait vou une tendresse Sophie Canet qui ne stait altre ni par lloignement ni par le temps tant il est vrai que cette devise sera ternellement lhistoire des coeurs vritablement aimants loin des yeux prs du coeur Les deux jeunes filles scrivaient souvent Sophie allait dans le monde Amiens un jour elle crivit Marie pour lui parler de M Roland de la Platire comme dun homme digne dtre connu delle Mademoiselle Phlipon alors dans la premire douleur de la mort de sa mre ne fit aucune attention cette lettre mais il en vint une seconde une troisime et enfin elle connut bientt M Roland comme sil lui et t prsent M Roland de son ct connaissait mademoiselle Phlipon car Sophie en amie de couvent tait demeure toujours aussi causeuse Elle parlait de mademoiselle Phlipon avec une tendresse qui rvlait bien des qualits dans une personne quon pouvait aimer ainsi elle avait son portrait et ce portrait tait celui dune jolie personne Il y avait l bien des motifs pour que M Roland de la Platire voult connatre mademoiselle Phlipon Un jour il dit mademoiselle Canet Je vais Paris ne me donnerezvous pas une lettre pour votre amie La lettre fut donne et M Roland se prsenta chez mademoiselle Phlipon avec la recommandation de Sophie Mademoiselle Phlipon tait encore en grand deuil de sa mre et son visage tait couvert de cette douce mlancolie qui suit le dsespoir mais qui pourtant nest plus lui Elle tait charmante elle le devint encore davantage lorsque demandant la permission douvrir sa lettre pour avoir des nouvelles de Sophie elle sourit avec une malice douce et fine la lecture dun passage de cette lettre Je vois mademoiselle que vous lisez quelque chose qui me concerne car vous souriez en me regardant lui dit Roland Jugezen monsieur rpondit mademoiselle Phlipon Et elle lui montra le passage de la lettre de Sophie Ma chre lui disaitelle voici le philosophe dont je tai souvent parl Cest un homme clair de moeurs pures qui lon ne peut reprocher que son admiration pour lantiquit aux dpens des temps modernes quil dprise pour exalter les anciens Ensuite il a le faible de beaucoup trop parler de lui Note Ce portrait tait frappant car lamourpropre de Roland tait positif et dune telle nature que sa femme ellemme ne lui laissa pas voir sa supriorit une fois quelle le connut Craignaitelle de lloigner delle cette pense serait bien amre Roland ne vit pas cette dernire ligne Marie la lui avait cache en pliant la lettre du reste le portrait tait juste Ctait une bauche mais prcise le trait tait senti et lhomme saisi La suite de sa vie a prouv que mademoiselle Canet lavait bien jug M Roland de la Platire avait alors quarante ans sa taille tait haute et bien prise mais il tait fort nglig dans son attitude plus peuttre que sur luimme et cela sans abandon chose trange ayant dans ses gestes et dans sa physionomie une raideur qui tonnait avec autant de bonhomie et de simplicit il tait poli comme un homme bien n et froid comme un philosophe dont il aimait fort quon lui donnt le nomil tait plemaigremais ses traits taient rguliers et en tout ctait un homme pouvant plaire mais une personne moins jeune que mademoiselle Phlipon car elle navait alors que vingtun ans Note Elle tait ne en Roland est un homme qui appartient lhistoire quoique dune manire peuttre moins intime que sa femme toutefois il est dans une ligne isole qui le classe parmi les hommes distingus de la Rvolution Novateur comme tous les hommes de lcole philosophique il avait comme beaucoup dentre eux lardeur des nouvelles doctrines et la ferme volont de les propager Sa manire de discourir disait le cardinal Maury tait fort attachante son discours tait intressant par les images quil y faisait entrer parce que sa tte tait remplie dides Mais des ides ne sont pas des penses aussi se fatiguaiton bientt de sa parole brve sche et sans harmonie sa voix navait aucun charme Et en me disant cela le cardinal Maury me parlait avec cette norme voix qui faisait trembler les vitres de lassemble lorsquil tonnait contre Mirabeau Cest ici le lieu de parler dune petite aventure que madame Roland racontait ellemme avec une navet charmante et qui peint son caractre de femme M Roland de la Platire avait t reu un peu froidement parce que mademoiselle Phlipon avait alors un sentiment presque bauch pour un jeune homme qui venait chez elle du vivant de sa mre et qui peuttre let pouse si celleci et vcu Ce jeune homme dont elle fait un portrait fort agrable se nommait La Blancherie Aprs la mort de madame Phlipon lorsquils se revirent il tmoigna une douleur si bien sentie de la perte que Marie venait de faire quelle sattacha assez intimement ce jeune homme pour prouver une vive peine lorsque quelque obstacle empchait leur rencontre de chaque jour ils se convenaient enfin Mais M Phlipon ne le vit pas ainsi soit quil craignt de marier sa fille et de rendre compte du bien de sa mre soit quil connt la vritable position de La Blancherie il rompit toutcoup les relations qui existaient entre sa fille et lui Il prit un prtexte frivole et enjoignit Marie de dire M de La Blancherie de discontinuer ses visites Marie ne rpondit rien mais le coup lui fut sensible Sa vie compter de ce moment fut remplie par ltude la plus abstraite Elle y trouva des ressources contre la douleur du coeur et cette vie tout intellectuelle cette occupation de lesprit lui apprit quil existait pour lme des ressources infinies dans la science et ses merveilles quelque aride que puisse paratre cette route ceux qui ne lont pas suivieSes relations se bornrent quelques hommes de lettres assez gs quelques amis comme M de Dumontchery qui ne devaient porter aucun ombrage son pre en venant rompre le soir la monotonie des heures solitaires qui succdaient celles du travail Ce fut alors quelle prit le got des lectures fortes et quelle vcut dans lantiquit au milieu de Rome et dAthnes pour fuir un monde qui ne lui offrait aucun lien aucun rapport de coeur Cette occupation constante et cette tude des grandes choses rompit ds lorigine tout ce qui pouvait donner son me de feu une passion qui let rendue malheureuse mais elle tait triste ses ides taient mlancoliques toutefois sa vie savanait sans douleur Note Voir ce quelle a crit sur la mlancolie et sur lme dans ses oeuvres Cest crit avec le sang de son coeur mais ce qui est merveilleux cest lcrit intitul Avis ma fille Cest une relation exacte de ce qui lui est survenu lorsquelle est accouche de la petite Eudana sa fille et tout ce quelle a souffert pour la nourrir Ces avis donns par cette femme qui plus tard aurait conduit un empire ont un caractre sacr Elle allait souvent se promener au Luxembourg avec quelques amies elle y tait un jour avec mademoiselle dHangard elles traversaient une alle assez retire lorsquelles furent croises par un jeune homme qui les salua Marie lui rendit son salut avec une motion dont saperut mademoiselle dHangard